Critique littéraire : Un automne à Kyôto, Corinne Atlan

Café littéraire

A la suite du café littéraire de jeudi 21 février animé par Corentin Breton, Colette Couderc a rédigé un article complet pour présenter le livre et sa structure ainsi que sa lecture du texte. 

Corinne Atlan – Bref portrait

C’est à vingt ans, son diplôme de japonais en poche, que Corinne Atlan part enseigner le français au Japon, faisant fi des oppositions de son entourage. Traductrice, elle anime des conférences sur l’art de traduire. Elle a d’ailleurs publié un essai sur le sujet en 2003 (Entre deux mondes, Inventaire/Invention, 2005). Elle se définit comme une passagère, non seulement d’une langue à l’autre mais aussi d’une civilisation à une autre. Le rôle du traducteur est pour elle, de rendre compte d’un texte et de tout le contexte dans lequel il a été conçu et écrit.

Pourquoi « Un automne à Kyôto » ?

Un automne à Kyôto - femme

A un de ses retours de vacances en France, ces dernières années, Corinne Atlan souhaite aller plus loin dans sa démarche de « passeuse » de l’esprit nippon : elle décide alors d’écrire sur Kyôto, ville dans laquelle elle vit quand elle est au Japon, afin de nous donner quelques clés de compréhension de la mentalité japonaise. Et ainsi, faire tomber quelques préjugés occidentaux sur la culture japonaise. Elle souhaite donc « traduire en mots [sa] ma perception intime de Kyôto ».(1)

Elle nous invite dans ce livre Un automne à Kyotô, à une balade dans les quartiers de cette ville impériale qu’elle connaît depuis quarante ans. C’est la manière originale qu’elle a choisie pour nous dévoiler à travers cette ville, ce pays, son histoire, ses codes et jusqu’aux problématiques auxquelles les Japonais sont confrontés aujourd’hui.

La structure du livre, « Un automne à Kyôto »

Le livre s’ouvre à l’automne et suit l’écoulement du temps, de septembre à décembre décrivant la nature à travers la visite de différents temples, les transformations du paysage au gré de la météo et des jours et des semaines qui passent. Au cours de ces déambulations, nous entrons dans l’histoire de l’archipel, de ses religions, ses conventions… tout en faisant le parallèle avec nos propres codes occidentaux. Pour un néophyte, il faudra aller chercher plus loin les informations qui lui manquent pour comprendre dans leur complétude certaines références tant historiques, religieuses ou artistiques à cette civilisation.

Un livre d’impressions

C’est un livre d’impressions, de sensations qui nous ouvre à une vision différente de notre esprit occidental si cartésien. En cela, l’auteur réussit à nous plonger dans une autre réalité en nous prenant par la main pour une balade dans un espace-temps — l’impermanence des choses —, différent du nôtre. 

Une façon originale aussi, loin d’un docte discours, de nous faire comprendre la complexité du Japon où alternent la beauté et le cataclysme, la civilisation de Nara et les bombes de Hiroshima et Nagasaki. Une façon qu’ont les Japonais d’appréhender la dualité du monde et de l’espèce humaine : opposition entre empathie et compassion, d’une part, et haine, d’autre part. Mais aussi la double culture actuelle, depuis l’ouverture au monde au XIXe siècle ou plus particulièrement depuis les années cinquante. Une culture, « à la japonaise (wa) ou à l’occidental (yô) »(2) dans laquelle, le Japonais doit en permanence choisir entre la tradition et la modernité. 

La poésie de l’automne

Un automne à Kyôto - automne temple

L’écriture de Corinne Atlan est très poétique par les haïkus qui ponctuent ses descriptions et ses états d’âme. Elle rend aussi bien l’esprit de cette promenade romantique qui nous plonge dans l’atmosphère des folies parisiennes au temps où le japonisme envahit notre Europe : temples en ruines, jardins japonais… Aussi, la saison choisie par Corinne Atlan, l’automne, avec ses brumes et ses paysages changeant, sont propices à cette rêverie sur la fuite du temps chère à nos romantiques du XIXe siècle. Malgré ces impressions du passé, Corinne Atlan n’est pas sans oublier la dure réalité à laquelle les Japonais sont confrontés. 

Corinne Atlan émaille chaque chapitre, représenté par chaque mois de l’automne, de petits textes sous formes de clins d’œil à l’esprit japonais pour mieux l’approcher. Ces textes tantôt touchants, tantôt surprenants ou amusants…sont souvent jubilatoires et nous apportent plus que de longs discours :Odeurs, Saveurs, Décryptages(3).Ils apportent au texte un rythme dynamique qui contre balance la lascivité des promenades.

Culture japonaise actuelle ?

Toutefois, l’auteur ne traite de l’époque actuelle que les difficultés auxquelles le Japon est confronté comme si seul le passé d’avant l’ouverture au monde occidental était détenteur de l’esprit japonais. Les artistes japonais actuels rendent pourtant compte d’un dynamisme créatif qui contrebalance positivement les difficultés bien réelles mais sur lesquelles Corinne Atlan insistent beaucoup.

Pourquoi ne pas évoquer la permanence de l’esprit nippon dans la culture actuelle ? Les mangas ou bien les dessins animés font perdurer l’esprit des Kamis encore aujourd’hui comme l’exposition en cours à Lyon « Esprit du Japon, es-tu là ? » le montre.  Un autre exemple est celui de la sculptrice de brume, Fujiko Nakaya, dont on comprend à travers la description du mois de septembre que nous fait Corinne Atlan, combien l’artiste a pu être inspirée par son Japon natal.

Enfin, un plan en annexe de Kyôto aurait été une source supplémentaire pour mieux saisir certains propos comme : « La colline de Yoshida est un de ces lieux de frontière propres à Kyôto, entre vie contemporaine parfaitement policée et passé peuplé de spectres. » (4) ou savoir situer les différents temples que Corinne Atlan nous offre à visiter.

Un livre ouvert à l’ailleurs et à l’autre

En conclusion, Corinne Atlan nous fait part de sa conviction de l’universalisme de l’espèce humaine elle qui, par son expérience, connaît nombre de peuples asiatiques. A l’heure du repli sur soi, le livre de Corinne Atlan est un plaidoyer pour une ouverture à l’Autre car loin de nous déposséder, il nous enrichit : « les civilisations humaines, dans leur diversité, ne sont pas destinées à s’affronter, à rivaliser ou à s’exclure, mais au contraire à se nourrir et s’enrichir mutuellement. » (5) Et de conclure, « nous sommes tous semblables »(6) 

Références :

(1) page 14: « traduire en mots ma perception intime de Kyôto »

(2) page 48 :« à la japonaise (wa) ou à l’occidental (yô) »

(3) page 45, Odeurs, p.59, Saveurs, p.75, décryptages

(4) page 36 : « La colline de Yoshida est un de ces lieux de frontière propres à Kyôto, entre vie contemporaine parfaitement policée et passé peuplé de spectres. »

– Auteur de l’article : Colette Couderc

À voir : ECRIRE, TRADUIRE – CORINNE ATLAN [VIDÉO]

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