Café Littéraire « L’humeur vagabonde », l’avis de Colette

Colette participe activement aux  » CaféLittéraire « . C’est l’occasion pour elle d’approfondir sa lecture et d’interroger un peu plus l’âme humaine. Elle prépare toujours une critique constructive pour partager sa réception d’une oeuvre et son analyse. Voici l’avis de Colette au sujet du roman d’Antoine Blondin, « L’humeur vagabonde ».

café littéraire - photo instar

Résumé de « L’humeur vagabonde » d’Antoine Blondin – Café Littéraire

C’est au sortir de la Seconde Guerre mondiale que Benoît Laborie quitte sa femme — rencontrée pendant la débâcle — et ses enfants pour tenter sa chance à Paris. Titulaire du baccalauréat, il ne se sent pas l’âme d’un paysan charentais, lui dont les parents s’étaient rencontrés à Paris après la Première Guerre mondiale. Son père, publiciste, gazé en 1917, dut renoncer à la vie parisienne à cause de sa mauvaise santé, et c’est en Charentes que la famille se retire. Peu après, le père meurt, et, restée veuve, la mère élève seule son fils dans le culte de Paris. Celui-ci n’a de cesse de tenter sa chance, fort de la connaissance de deux amis parisiens de la famille qui, il en est sûr, l’accueilleront et lui permettront de faire carrière.

Mais personne ne l’attend et après une semaine de galères, Benoît renonce à Paris et décide de rentrer chez lui. Ce retour est celui de tous les possibles : sa vraie vie l’attend là-bas, avec sa femme et ses enfants, dont il ne soupçonnait pas son amour pour eux. L’éloignement a mis fin à ses fantasmes.Rentré sans prévenir, sa mère le surprend chez lui et le prend pour l’amant de sa bru. Elle tire sur la femme supposée infidèle et la tue. S’en suit, la mise en accusation de la mère et ce crime passionnel émeut le Tout-Paris. Un ami de la famille, avocat parisien, assure la défense de la meurtrière et fait revenir Benoît à Paris. Il devient la coqueluche de la société parisienne et les maisons bourgeoises lui ouvrent alors leur porte. Et ce qu’il était venu conquérir plus tôt, lui est enfin permis. Benoît saura-t-il saisir cette nouvelle opportunité pour lancer sa carrière parisienne ?

L’analyse de Colette

Province versus Paris, après guerre

Illusions perdues des temps modernes, L’humeur vagabonde nous montre un Paris toujours attractif pour des ambitieux de province mais toujours aussi dur et versatile. Le héros d’Antoine Blondin est un bien pâle personnage comparé à Lucien de Rubempré, qui après bien des désillusions se donne comme objectif de conquérir Paris. Benoît Laborien’a pas de but précis en venant dans la capitale. Il veut s’éloigner de cette province pour laquelle il ne se sent pas fait. Il veut faire carrière sans avoir idée comment y parvenir. C’est plus par défaut que pour un objectif précis qu’il quitte sa province. Et ce défaut de volonté l’entraîne au gré des opportunités qui se présentent, dans des aventures rocambolesques. Il lui apparaît très vite que Paris n’est qu’un leurre et que sa vraie vie est dans son village. Comme nous le montre Daniel Screiber dans Je suis né quelque part, nombre d’exilés volontaires ont le goût de l’ailleurs pour mieux retrouver son « chez soi » et tel l’enfant prodigue, il faut tenter, risquer de se perdre pour mieux se retrouver.

La matière du fait-divers et le contexte d’une époque

L’originalité de cette œuvre consiste dans le drame que la mère provoque en tuant sa belle-fille ce qui lance son fils dans le tout-Paris.

Antoine Blondin met alors en scène des aller-retours entre Angoulême où se déroule le procès et Paris, où vit l’avocat de la famille. Prétexte à Antoine Blondin de confronter deux mondes, un rural et stable, l’autre, urbain et futile. Deux mondes qu’il connaît bien car, né à Paris et y travaillant, il choisit de vivre en Limousin loin des rumeurs qui font et défont les réputations. Il se sert habilement des aventures de Benoît lors de son premier séjour parisien, pour les revisiter à l’aune des conversations de salon. Benoît devient objet de curiosité, où la bonne société frissonne à bon compte de ses aventures frôlant la délinquance, voire sur les soupçons qui entourent la mort de sa femme. Mais très vite, on passe à autre chose et Benoît Laborie retombe dans l’oubli. 

Un roman structuré dans la logique du basculement

La pièce centrale du récit est donc ce meurtre. Raconté brièvement, en deux phrases, Antoine Blondin fait basculer le récit en une seconde partie. Le lecteur reçoit le fait comme la balle du fusil. Un choc où l’on passe d’un récit où la bouffonnerie a grandement sa place à un effondrement du personnage. Définitivement, Benoît subit les évènements et au moment où le lecteur avait espoir qu’il reprenne sa vie en main, celle-ci lui échappe à nouveau. Ses seuls instants personnels sont son arrivée dans la maison et son regard vers Denise, au moment où elle s’effondre sous les coups de fusil.

La perception de ce meurtre était forcément différente dans les années 1950 par rapport à aujourd’hui. A l’époque, le code pénal n’avait pas été modifié depuis 1810 et le meurtrier pour crime passionnel était plutôt excusé, d’autant plus s’il y avait eu adultère. Le mari n’est pas considéré comme un homme ayant abandonné son foyer mais, c’est la femme qui profite d’être seule pour prendre un amant. C’est d’ailleurs bien cette explication qu’Antoine Blondin évoque pour expliquer le geste de la mère de Benoît page 133. Elle croit que sa bru reçoit un amant le soir, qu’elle doit tuer pour sauvegarder l’honneur de son fils. Dès les premières pages, Antoine Blondin utilise un vocabulaire guerrier pour évoquer les rapports entre la mère et la bru :

« elle [la mère] le débusqua [le baccalauréat], vers cette même époque, sous l’œil indifférent de sa bru et s’en fit une hache dans le combat qu’elle commença de lui livrer pour mon émancipation » (1). « A la longue, son instinct en forme de serpe… » (2). Et du côté de Denise : « Les seules armesdont elle fit usage… » (2).

Dès le début du roman, Antoine Blondin annonce le drame. « arriver à la maison en compagnie de ma mère, avec cet air que nous n’avions que trop, parfois, de comploter contre elle [Denise] (3), « – Maman, Denise va prendre quelqu’un. […] « Elle [la mère] se forçait à sourire, mais je voyais à de certaines lueurs sombres qu’elle accumulait déjà les éléments d’un dossier. » (4).

Colette partage son analyse critique de L’humeur vagabonde après avoir échangé en Café Littéraire

Si Antoine Blondin n’explicite pas les ressorts psychologiques ni du fils, ni de la mère, à plusieurs reprises, dans les réflexions de Benoît, il nous donne des indices sur la manière dont Benoît a vécu par lui-même ou à travers les habitants de Mauvezac, l’éducation qu’il a reçue de sa mère :

« Genitrix de Mauzenac » (5), « ma mère m’avait élevé dans le culte de Paris » (6), « je me disais que tu nous vengerais un jour » (7), « – Les petits ? qu’est-ce qu’ils deviendraient là-dedans ? Nos petits. » répond la mère (8). 

Antoine Blondin, cité dans un article du Monde de 2011,  explique les mécanismes inconscients qui régissent la naissance d’un roman : « Or il se trouve que ces phrases accidentelles, ces phrases jetées sur le papier, ces phrases qui contiennent une histoire qui m’est apparemment étrangère, il se trouve que ces phrases, parce qu’elles débouchent sur un roman, me révèlent ou vont me révéler au fil des lignes que le roman puise des racines très profondes en nous, et rejoint pour y alimenter son jaillissement des nappes souterraines et profondes de notre personnalité, de notre sensibilité surtout… » (9). Cela nous permet d’envisager une interprétation psychologique du roman. 

Une analyse psychologique du roman « L’humeur vagabonde »

La mère, « devenue veuve à 30 ans » (10), consacre sa vie à élever son fils sans penser à elle-même et à un éventuel remariage. Benoît représente tout pour elle et elle l’encourage à partir à Paris afin de lui faire partager les joies de la capitale. Ainsi, elle peut vivre par procuration la vie qu’elle aurait souhaité vivre. Elle identifie alors son fils à son défunt mari. Pour elle, Denise que le narrateur a épousée n’est qu’un caprice de l’histoire. Sans la débâcle de 1940, il vivrait encore chez elle et elle ne peut envisager que son fils aime cette femme. « Elle faisait peu de cas de ma femme, estimant qu’une épouse contractée dans les péripéties de l’exode s’inscrivait au titre des dommages de guerre. » (11). Et c’est bien son éloignement qui permet à Benoît de prendre conscience de son amour pour Denise. « La vérité était qu’une femme était là : Denise. » (12) Il n’est plus sous l’influence de sa mère et voit clair dans ses sentiments. 

Certes, il aime sa mère mais sa vie d’adulte responsable est avec sa femme. D’ailleurs, il se rend directement chez lui à son arrivée sans passer chez sa mère. « Une fenêtre brillait chez ma mère. Je balançais longuement si je m’y arrêterais. Il m’apparut que ce n’était pas à elle, mais à Denise que je devais rendre compte en premier lieu. » (12). Acte fort qui montre combien ce voyage aura été initiatique pour lui. Mais, sa mère, en éliminant Denise, le replace dans la place qu’il n’aurait jamais dû quitter, à ses yeux. Elle effectue un ultime déplacement puisqu’elle prend la place du mari trompé face à la femme adultère. On voit combien Antoine Blondin montre de façon si subtile —sans les dévoiler de manière explicite — les ressorts des sentiments dans les drames humains.

La société d’après guerre

On voit par ces différentes clés de lecture combien le roman d’Antoine Blondin est riche dans l’analyse des personnages et de la société. Alors âgé de 33 ans, en 1955, Antoine Blondin écrit ce troisième roman dans la lignée d’un style de début de XXe siècle conforme à l’éducation qu’il a reçue à Louis le Grand puis à la Sorbonne, misant sur l’art du récit et un soin apporté au style :« La voie décrivait une large courbe autour du village. Le front contre la vitre du compartiment, je vis la dégringolade de nos toits de tuiles pivoter autour du clocher de la nouvelle église qui, sincèrement, ne valait pas l’ancienne ; je m’humectai l’œil de toute la pluie retenue aux branchages des haies entre lesquelles je ne m’aventurerais plus ; … » (13). Le vocabulaire est varié et les descriptions précises. Ecrit à la première personne, l’auteur semble s’exprimer par la voie du narrateur et l’on sait que certains épisodes sont des expériences vécues.

Le style d’Antoine Blondin

Pour moi, ce roman appartient à la tradition littéraire française dans la peinture de la société où se mêlent ici vie rurale et vie parisienne. Ecrit en deux parties, il passe d’un monde à l’autre, et le style d’Antoine Blondin nous fait bien ressentir la fébrilité de la vie parisienne opposée à la lenteur de la vie paysanne. Témoin d’une époque révolue, ce livre nous permet de vivre ou de revivre la France des années 50 et peut s’apparenter au courant naturaliste du XIXe siècle, à l’instar d’Emile Zola, lui aussi journaliste, comme Antoine Blondin. Toutefois, on peut aussi transposer à notre époque actuelle les préjugés qui animent bien souvent les hommes et relire avec plaisir les auteurs quelque peu oubliés.


 Références :
(1) p.12
(2) page 13
(3) page 123
(4) page.25
(5) page.132
(6) page 15
(7) page 24
(8) page 26
(9) Entretien dans le journal Le Monde du 06.05.2011
(10) page 15
(11) page 11
(12) page 115
(12) page 123
(13) page 26

En lire plus sur L’Humeur vagabonde

Participer à un Café Littéraire, le prochain L’Affamée de Violette Leduc – 20 juin 2019 à 15 h 30

Lire une autre analyse critique de Colette

Laisser un commentaire