Café Littéraire : Valérie Mréjen par Colette Couderc

Lors du Café Littéraire du 28 mars 2019, nous avons discuté de L’Agrume, Mon Grand-père et Eau sauvage de Valérie Mréjen. Colette Couderc nous partage sa vision, son avis, ses interrogations.

Billet d’humeur de Colette Couderc

Le contexte des oeuvres de Valérie Mréjen

Après des études d’art, Valérie Mréjen réalise des collages et des vidéos. Ces collages juxtaposent des mots et l’amènent en 1999, à écrire un court récit, intitulé Mon grand-pèreL’agrume édité en 2001 et Eau sauvage en 2004, complètent ce premier récit.

Dans une interview, l’auteur confiait à Olivia Rosenthal la part autobiographique de cette trilogie et combien l’écriture la ramenait sans cesse à son propre passé. Valérie Mréjen nous révèle donc ses rapports avec les hommes de sa vie, son grand-père maternel, son amant et son père, dans cet ordre de parution et certainement d’écriture. Ces textes sont structurés sous forme de courts paragraphes comme des images de souvenirs de vie quotidienne qui s’imposent à elle-même sans ordre chronologique. Ils me font penser à une attitude surréaliste en ce sens que les actes du quotidien deviennent objets d’écriture. D’ailleurs, la maison d’édition prend pour nom un symbole de l’école surréaliste, comme nous le verrons en annexe.

Une trilogie ou un triptyque thématique

Cette trilogie est une série de portraits de famille (Mon Grand-pèreet Eau sauvage) et d’un amant (L’agrume).Les trois textes commencent par un drame : l’adultère du grand-père (Mon grand-père), la rupture avec l’amant (L’agrume), le chantage à l’affect du père (Eau Sauvage). Elle nous fait entrer dans l’intimité de sa famille et de sa propre vie sans toutefois se livrer elle-même. On s’attend donc à savoir comment ces événements sont vécus par la narratrice/auteure. Mais, non…

Valerie Mrejen l'agrume

L’approche, le ton de l’auteure

Les événements dont elle a été témoin sont décrits de manière brute sans analyse. Les actes des personnages ne sont pas mis en perspective les uns avec les autres.Elle laisse le lecteur libre d’interpréter ou pas les impacts des événements sur sa vie. Seuls les faits sont importants à décrire. Une certaine vacuité émane de ces textes. On peut rapprocher cette démarche de celle d’Agnès Varda dans le film Sans toit ni loiLors d’une interview, la réalisatrice nous explique qu’elle ne montre que les actes de la vie quotidienne de l’héroïne du film, Mona, afin que le spectateur soit libre d’imaginer les ressorts psychologiques de la jeune femme, ses objectifs, ses motivations. On peut penser que Valérie Mréjen poursuit une démarche identique.

Lire Valérie Mréjen, MODE D’EMPLOI

Pour apprécier ces textes, une seule attitude est possible : se laisser porter par le rythme de l’écriture sans chercher à comprendre les motivations de l’auteure mais vivre avec la narratrice les actes petits ou grands de la vie quotidienne. Personnellement, je reste sur la frustration de ne pas en savoir plus des conséquences sur l’auteure ou la narratrice des faits qu’elle décrit.

« Mon grand-père », à la loupe

Dans Mon grand-père, Valérie Mréjen décrit les traits de caractères et habitudes de son grand-père, et invoque aussi l’ensemble de sa famille et plus particulièrement son père et sa mère. C’est leur manière de se comporter dans la vie familiale et sociale qui est décrite à travers des citations ou des petites scènes. On voit bien l’œil de la vidéaste dans cette écriture faite de courts instants dans un décor non décrit mais que l’on imagine bien pour tous ceux qui ont connu cette France des années 70. On les voit évoluer par exemple dans les appartements témoins de la ville du Havre, reconstruit par Auguste Perret.

Dans Mon grand-père, le drame familial est planté tout de suite : les suicides de femmes sont monnaie courante dans la famille de sa mère (1). Ces évènements alternent avec des moments plus joyeux, mais ce grand-père apparaît comme quelqu’un d’autoritaire, imbu de sa personne et faisant régner la terreur autour de lui. Seuls comptent ses principes et ses humeurs, peu importe l’entourage. Aucune humanité ne semble habiter ce personnage. En tout cas, c’est l’image qu’a retenue Valérie. Est-ce ce caractère qui explique en partie l’émergence de ce texte et des autres ?

La figure du père

Dès ce premier texte, Valérie parle de son père et de sa place dans sa belle-famille ou dans sa famille nucléaire, c’est-à-dire composée des parents et des enfants. Elle annonce donc le troisième texte édité, Eau sauvage et on sait déjà qu’elle va aussi décrire ce père plus maladroit que mauvais. Son rôle est (2) de rapporter de l’argent et celui de [la] notre mère de nous [les enfants] éduquer. La bienveillance n’est pas de mise bien au contraire. Les blagues sont généralement malveillantes (3). Quant aux enfants, ils sont là pour servir le primat de l’adulte (4). Ils sont plus considérés comme objets que comme sujets. Valérie Mréjen ne tire aucune conclusion sinon que devenue adulte, elle ne voit que très peu sa famille ce dont se plaint son père (5).

Nous n’avons aucune sympathie pour cette famille où les parents vivent leur vie avec beaucoup de préjugés. L’éducation des enfants se fait sans empathie mais en leur appliquant des principes sans réflexion et sans critique, quelquefois dans l’ère du temps comme l’éducation sexuelle que la mère donne à ses filles (6). Elle a dû être influencée par l’air du temps post mai 68 ; Valérie est née en 1969.

Valerie Mrejen - rue parapluie

« Eau sauvage » & paternité

Dans le troisième texte par ordre de parution, Eau sauvage,mais le second par ordre chronologique, Valérie Mréjen nous parle plus de son père dont elle avait déjà tiré quelques traits dans Mon grand-père. Cet homme, qui attend de sa progéniture un juste retour de l’éducation qu’il a cru leur avoir donné, se leurre. Ce père est pathétique dans sa volonté de créer dans ses vieux jours une famille unie et aimante alors que Valérie nous montre combien il ne s’est pas occupé d’eux pendant leur enfance dans le premier livre.

« L’Agrume » et l’amour

Valérie Mréjen est certainement consciente de l’origine des difficultés qu’elle rencontre dans sa vie amoureuse et cherche par ces textes à s’en libérer. Mais sans explication sur les conséquences pour elle-même des évènements, sans analyse des causes de ses difficultés et sans mise en perspective des autres personnages, je n’ai pas réussi à entrer dans le récit. Peut-être l’auteure veut-elle effectivement nous mettre à distance de ces faits, pour ne pas y participer et nous laisser dans un malaise qu’elle-même a vécu. En cela, les livres atteignent leur but. Dans le second texte par ordre d’édition, L’agrume, et le troisième par ordre chronologique, Valérie Mréjen continue sous la même forme — souvenirs flash — à nous décrire ses déconvenues avec son amant Bruno. Le texte s’ouvre sur la rupture de Bruno avec Valérie puisqu’il lui annonce qu’il ne l’aime pas. Non, qu’il ne l’aime plus mais qu’il ne l’aime pas ; donc qu’il ne l’a jamais aimée. Tout le livre nous le démontre, il aura fallu plusieurs années à l’auteure pour l’accepter. On est le témoin de tous les manquements de l’homme à l’égard de cette femme dévorée par la passion non partagée. Elle est la plupart du temps dans l’attente d’attentions qui sont rares et qui répondent chez l’amant à un opportunisme qui le sert.

Valérie Mréjen : plusieurs disciplines, une démarche

Dans ses courts-métrages, Valérie Mréjen nous donne à voir l’absurdité des dialogues que nous pouvons avoir dans la vie quotidienne en répétant des phrases entendues dans des films, comme des perroquets, sans réflexion. Il semble que dans ces textes elle poursuit le même objectif. Il est plus difficile d’adhérer à la démarche car là, il s’agit de drames que dans deux de ses textes, des enfants subissent. Cette mise à distance du lecteur m’a mise mal à l’aise car comment rester insensible aux conséquences de ces drames sur la narratrice/auteure ? 

ANNEXES

Si le contenu me laisse frustrée, il nous reste les objets livres. Les formats de livres édités chez Allia sont très agréables et on est heureux de les tenir dans ses mains.  

Cette maison créée par Gérard Berréby en 1982, a pris pour parti d’éditer des auteurs négligés par les grands éditeurs ou non protégés par un copyright. Comme son nom emprunté à une marque de toilettes, en référence à l’urinoir de Duchamp, elle édite aussi des écrits d’artistes avant-gardistes. On suppose donc que c’est dans cette veine que s’inscrit les écrits autobiographiques de Valérie Mréjen, vidéaste et réalisatrice de courts-métrages et de documentaires. 

Une mention spéciale à cette maison d’édition qui soigne particulièrement la mise en forme de ses livres car, comme le dit Gérard Berréby, il faut “considérer l’objet-livre dans son emballage, c’est-à-dire sa fabrication, sa conception, sa maquette, son papier, la manière dont on le fabrique… Autrement dit, mille et un petits détails que l’on pratique quotidiennement et qui me paraissent fondamentaux. L’idée étant de fabriquer et de mettre à disposition un objet qui donne l ‘envie d’être pris entre les mains.” Si la matière intérieure est classique, les éditions Allia ont fait appel au talent du graphiste Patrick Lébédeff jusqu’à son décès en 2012, pour la conception et la réalisation des couvertures des livres de cette « petite collection ». D’une grande sobriété, l’objectif de Gérard Berréby est atteint car nous avons bien entre les mains un « objet-livre » qui attire notre attention et dont on a envie de prendre soin.

En novembre 2018, Anne-Lise Carlo, dans un article du Monde des livres mettait en avant le succès des livres aussi par leur couverture. (7)

A l’heure du tout numérique, il est vrai qu’au-delà du contenu, un livre, en tant qu’objet fait la différence avec un autre dont l’aspect est négligé.

––––– Auteure : Colette Couderc


Références
(1) Mon grand-père Page 7
(2) Mon grand-père Page 44
(3) Mon grand-père Page 26, 27
(4) Mon grand-père Page 31
(5) Eau sauvage pages 53, 55, 79 
(6) Mon grand-père Page 14
 
(7)Par Anne-Lise Carlo Publié le 14 novembre 2018 à 06h34 - Mis à jour le 16 novembre 2018 à 13h52
Belles lettres, couleurs pop...  le succès d’un livre repose aussi sur sa couverture
Susciter l’envie sans trop en dire sur le contenu est la définition d’une couverture de livre réussie. Un défi stimulant pour les designers graphiques.

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