Cuisine poétique

Cuisine poétique : podcast d’un bibliothécaire-photographe

Rémanence des mots et Yann Doumeix se sont rencontrés lors d’un atelier d’écriture créative qu’il organisait dans la bibliothèque municipale où il travaille. Mathilde Pucheu avait pris beaucoup de plaisir à proposer des ateliers d’écriture littéraire, notamment autour du thème du repas. Tiens, tiens, Yann Doumeix propose une Cuisine poétique:  podcast nés de ses lectures à voix haute. Il partage un peu de sa bibliothèque intérieure. Yann a aussi la passion de la photographie, alors voici un vrai-faux autoportrait qui présente ses vies multiples.


Les vies de Yann Doumeix

Yann Doumeix : J’ai eu plusieurs vies professionnelles. D’abord éducateur spécialisé accompagnant des personnes en situation de handicap. Maintenant, je suis bibliothécaire.

Les deux vies ont leurs spécificités, mais un point commun : le langage.

Rémanence : Le quotidien, c’est comment ?

Éducateur spécialisé :

Un jour, accompagnant des personnes en situation de handicap mental, j’ai face à moi, une personne qui parle seule, en employant un vocabulaire toujours en lien avec le jardinage. Je le regarde et lui dis : « Tronçonneuse ». Il me regarde, et répond « Non, pas tronçonneuse ».

Ensuite, mon intention était toujours de trouver des modalités de communication avec des personnes qui pratiquent un langage « différent ». J’ai adoré ça. Le moment où tu entres dans la bulle de quelqu’un parce que tu es la bonne personne au bon moment. Je ne le savais pas, mais je travaillais déjà sur le langage.

Bibliothécaire, dans une médiathèque municipale :

Quand je fais un atelier lecture, je suis tellement heureux, de porter ça, le langage, le plaisir des mots, la littérature à hauteur humaine. Ce qui est le plus marquant pour moi, c’est de permettre aux autres d’ouvrir les portes de leur imaginaire.

La journée ordinaire d’un bibliothécaire (pas ordinaire)

Arriver, essayer, allumer, boire, manger, sélectionner, acquérir, essayer, parler, lire, écrire, essayer, rater, rater, essayer, nettoyer, vérifier, rêver, s’enthousiasmer, désespérer, essayer, jouer, enjoliver, inventorier, ranger, classer, trier, emporter, fermer, partir, gésir.

Cuisine poétique / Yann-DOUMEIX
Photo / Yann Doumeix© Tous droits réservés / « Tout le monde a besoin de voir un arbre en ce moment. » – Yann Doumeix

La poésie du photographe, à l’affût

Les chaussures, d’abord, toujours, sur le trottoir, quelque part, le corps, les mains, les yeux, l’épiderme, avec. Regard. Les choses. Le temps. La présence. Le signe, la subjectivité du regard, la réalité, le mental. La complexité de l’échec.

Les doigts sur le, sur le déclencheur, sur le, mesureur de lumière, l’index, la pulpe, la peau, plus tard la feuille, plus tard, le son, les oreilles, en suspend, instant, présent en notes noir et blanc. Odeurs chimiques, ouvrage lent, temps en morceaux, éprouvettes, je, bassines, je, la pellicule, je, le papier, lumière rouge, je, l’appareil mental, pinces, le ridicule, pingre, image latente, révélation, joie, pleurs, rires, échec, mat, brillant, il, elle, l’arbre, le chien, il, elle, l’amour, la haine, il, elle, soubresauts, sombres, somnambule, clair, ausculter, l’œil, la main, le corps, encore, à nouveau, les chaussures, d’abord, toujours, sur le trottoir, la réalité, quelque part, encore. Les dents sur la gélatine, les yeux sur les nuances, ne pas, ne pas, encore.


Le meilleur moment de la journée ?

C’est maintenant. Il faudrait faire en sorte que tous les moments soient vécus comme étant les meilleurs. On pourrait dresser une liste des meilleurs moments de la journée : la première tasse de thé, le premier bonjour, la première cigarette, jusqu’ à la fin, fermer les yeux en se disant que cette journée était la meilleure.

On peut passer une journée sans lire, sans penser à la photo, sans créer. Il ne faut pas que ce soit toujours en tension, vers l’intense. Je m’y applique, même si je rechute chaque jour.

Que signifie l’insignifiant pour vous ?

Rien n’est insignifiant, non ?

Chaque chose signifie quelque chose. Le monde est plein de signes. Dire que quelque chose est insignifiant, c’est déjà prendre une position, politique.

Même la façon dont je bois mon café. La marque de ton ordinateur, le système d’exploitation, les logiciels que tu emploies, tout est signe ! Cela signifie la façon dont tu t’inscris dans le monde.

Vous ne voyez pas ?

Et puis, même les yeux fermés, en dedans.

L’insignifiant, il faudrait s’en contenter, s’en délecter, le célébrer, l’adorer, le cajoler, le valoriser, l’emporter, le vivre, le faire fructifier, en jouir plusieurs fois par jour, le planter, l’arroser, le détruire, et y revenir, toujours, comme étant la chose la plus précieuse du monde, parce que nous l’avons décidé.

Nous pouvons décider que le centre du monde est là, devant nous. Fermez les yeux, bougez vos orteils, vous êtes le roi du monde, vous signifiez, vous incarnez, par vous-même, votre existence ! Joie suprême.

« Vous voilà le roi des poètes » – François Matton.

Ce qui serait insignifiant, ce serait, peut-être, notre veulerie, à nous conformer aux ordres, à vivre confinés, en ce moment, retirés les uns des autres, se préparant, avec le confort de nos domiciles, à la vie future, propre et sécuritaire. Et encore, notre renoncement, je ne sais pas comment l’exprimer. Est-ce qu’en ce moment, nous renonçons à signifier quelque chose ? Qu’est-ce que l’on pourrait signifier ensemble ?

Je ne suis pas donneur de leçons. Ce que je vais dire n’engage que moi. BFM est insignifiant, peut-être. Ou alors signifie un « monde » que je ne veux pas voir. Un gros SUV est insignifiant, dans la même catégorie.

Mais de toutes façons, personne ne peut me trouver insignifiant.

Ecrire, Lire, Photographier, Partager… Comment combinez-vous ces activités ?

Je ne suis pas le produit d’une éducation artistique poussée. J’ai picoré.

Sans prétention j’ai besoin, de créer, d’échanger, pour me sauver moi, et de partager. Je ne vois pas comment vivre sans cela, sans cette folie qui te guette au détour d’une exposition de photo de Robert Adams, dans les poèmes de Christophe Tarkos.

Quand je lis cela, Tarkos, j’ai envie d’aller le hurler dans la rue, parce que ce qu’il écrit peut nous sauver. Je n’en suis pas encore là. J’aime tellement Philippe Katerine, qui a su vraiment travailler pour se délier, comme il dit, et être vraiment, unique, et assumer, il est si beau, si touchant.

Tu ne trouves pas ?

C’est comme ça, j’aime pas regarder des séries, je ne vais pas au cinéma, je suis un bobo vaguement intellectuel sans le sou. Je ne suis pas sportif.

De votre bibliothèque intérieure à votre vie externe, extérieure, publique,vers les autres… si vous nous mettiez l’eau à la bouche avec cette chaîne de podcast « Cuisine poétique » ?

La bibliothèque intérieure, quel beau terme. C’est chouette que ce soit un mot féminin. Entrez.

Voilà, ma bibliothèque intérieure, elle est remplie de pleins et de vides.

Subjective, elle porte la trace des rencontres, du hasard, de la nécessité, de l’accident, toujours heureux, en fait. Elle est poétique, politique, épidermique, onirique. Je souhaite transmettre, proposer les lumières qui s’allument quand je lis.

Je vous propose des lectures dans plusieurs registres 
littéraires, des extraits de romans, de la poésie, des contes,parfois, j'en lis, et du théâtre monologue, avec l'auteur 
italien.

(Je vous propose d’aller voir du côté des « Sagesses et malices de Nasreddine », le fou qui était sage. C’est court, et tellement drôle, parfois irrévérencieux.)

Je vous propose l’univers des albums jeunesse. La richesse de leur contenu, les images et les textes, du caractère théâtral de la mise en page.

Voilà, un de mes préférés : « Jésus Betz » de Fred Bernard illustré par François Roca. Comment vivre en étant différent, dans un monde sans pitié ? Jésus Betz, c’est la vie d’un homme-tronc à la voix de soprano, tour à tour vigie sur un bateau, puis exhibé dans les bars. Un destin hors du commun, un univers qui n’est pas sans évoquer celui du film Freaks de Tod Browning, de 1932. Un livre, ça peut devenir le centre du monde, si on se laisse porter.

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Jésus Betz, de Fred Bernard. Illustré par François Roca. Tous droits réservés.©

Comment ça se fabrique la cuisine poétique ?

La cuisine poétique, c’est une personne qui participait à un atelier de lecture-écriture à la médiathèque qui a inventé ce terme, qu’il en soit remercié, vraiment, comme j’ai trouvé cette invention langagière porteuse de sens.

La fabrication de la Cuisine Poétique nécessite de la passion. J’ai commencé à lire à voix haute dans mon cadre professionnel, j’ai tout de suite adoré cela. Donner sa voix, je pense que c’est assez fou, pas du tout modeste.

Faites-le, enregistrez-vous en lisant, écoutez votre voix, comme jamais vous ne pourrez la percevoir, c’est étrange, et puis on se prend au jeu. Il faut lire, noter, oublier, revenir, relire, relire, sélectionner, écouter, prendre du souffle.

ECOUTER un enregistrement sonore de Yann Doumeix : « Mon nez vieillit » de Richard Brautigan

C’est subjectif, je vous propose ce qui me porte. A la fin, c’est vraiment se dire que ce texte-là, j’ai envie, je me dois de le mettre dans ma bouche pour le proposer à vos oreilles.

Je n’ai aucune formation en termes de lecture à voix haute. J’improvise pour cela. Je suis attentif à la posture, à la respiration. A l’écoulement du temps.

Mais je ne suis pas au niveau d’Ariane Ascaride, que j’ai eu l’occasion d’écouter.

Alors voilà, mettre l’enregistreur sur un trépied photo, brancher, une bouteille d’eau, lire, rater, recommencer, chercher, pour le coup, dans sa gorge, dans son corps ce qui serait le bon ton.

Je pense rester dans une approche assez bibliothécaire de la lecture à voix haute ; ne pas forcer les choses, le texte doit être puissant sans cela. Peut-être qu’un jour je chercherai à aller vers des choses bruitistes, proches de la musique brute, et une voix plus forte. Je ne sais pas si vous connaissez Anne James Chaton, c’est d’un autre niveau que ce que je fais.

Il vous faut aussi du temps, des ressources matérielles, c’est-à-dire un ordinateur et un enregistreur, et un peu de connaissances informatiques. Tout est fait sous logiciels libres, on peut très bien vivre sans les Gafam.

Cuisine poétique / visuel
Découvrir la Cuisine poétique de Yann Doumeix

J’ai commencé en mettant mes lectures sur le blog Arte Radio, mais j’ai eu des retours mitigés au niveau de l’ergonomie. Du coup, j’ai tendance à migrer sur mon site WordPress.

Soundcloud est intéressant aussi, mais il faudrait payer pour pouvoir bénéficier de stockage suffisant. Dans tous les cas, je n’hésiterai pas à donner tous les conseils de fabrication si on me les demande, tant au niveau littéraire que technique. Le savoir n’existe que s’il est partagé, aussi librement que possible, le savoir commun est le cœur de mes valeurs. Amazon et son monde, ce n’est ni rationnel, ni efficace. Je le dis dès que je peux : Les GAFAM ne sont pas des services publics.

Au niveau juridique ,j’ai théoriquement le droit de présenter l’ extrait d’une œuvre : Le Code de la propriété intellectuelle (article L 122-5) a ménagé quelques « exceptions » à cette interdiction de principe, parmi lesquelles figure l’exception dite de « courte citation ».


Merci à Yann Doumeix pour ce vrai-faux autoportrait sincère, vibrant et communicatif. Suivons le fil de sa cuisine poétique !


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