Le départ-Eduardo-R

Le départ

Il fait nuit, nous descendons de la DS21 à phares tournants, embrassons notre père et montons dans la Mercédès grise et neuve de M. Bellard, le pharmacien du bourg. Son fils est déjà dans la voiture. Le vaste coffre absorbe goulûment nos valises dérisoires de collégiens. Ma mère y a mis du linge propre, elle a même reprisé quelques chaussettes en soupirant. Mes trois frères aussi font partie du trajet.

Tandis que la voiture s’enfonce rectiligne dans les longues plaines bleutées de l’hiver, que les arbres défilent comme des fantômes, je m’inquiète déjà du lundi matin , ‐ cours d’anglais ‐, où le professeur polonais, fort comme un Turc, roulant les « R » comme un espagnol, va nous coincer sur les verbes irréguliers : Si tu sèches, il te fait approcher le visage de son bureau , et soit te tord le nez avec sa pogne de bûcheron, soit te fait pénétrer l’appendice nasal dans une pince à ressort ; ça te fait pleurer à coup sûr.

Tandis que la voiture s’enfonce rectiligne dans les longues plaines bleutées de l’hiver, que les arbres défilent comme des fantômes, je m’inquiète déjà du lundi matin

M. Bellard tente d’un ton qu’il voudrait entraînant : « Alors, les enfants, on ne dit pas grand’ chose, ce soir ! ».

Aucun de nous ne répond, chacun dans son univers unique, ou peut‐être semblable. Ce soir‐là, le mien est fait de plaines lumineuses et glacées de givre qu’un lièvre magnifique de liberté traverse d’un trait. La chaleur d’une famille amie, qui nous a accueillie comme si nous étions la sienne, m’a rempli l’âme de bonheur.

Ma mère semblait détendue et heureuse, nous l’étions ; nous avions partagé avec ses cousins et cousines lointains nos découvertes de rockers décoiffants et décoiffés, dont les excès nous fascinaient : Celui‐là terminait ses concerts en détruisant son piano. La musique à fond. Avec l’aîné des cousins, dans une vieille Anglia, on est allé faire des embardées dans la cour gelée de la ferme. J’avais juste 13 ans. C’était génial.

Les sièges de la voiture sont rêches et raides : c’est le confort allemand de l’époque. Je lui préfère la douceur féminine des sièges tendus de velours ocre de la DS paternelle. La lueur de quelques phares épars balaie nos visages parcourus des rêves de la journée passée. Après ces plaines monotones et ces lignes droites sans horizon, on entend le moteur ralentir, la voiture parcourt quelques rues des faubourgs avant de longer le haut mur noir qui délimite la cour du collège, puis tourne dans la rue où une bâtisse blanchâtre aux grandes fenêtres régulières nous attend : au centre, le porche est faiblement éclairé, la lourde porte est encore ouverte, et chacun de nous va signer le registre où sont consignées les entrées des élèves.

S’il est 9 heures, on rejoint la chapelle encensée d’âcres et épaisses fumées où sont déjà réunis les pensionnaires qui ne « sortent » pas. Je fais signe aux copains. Mes frères sont repartis de leur côté. Nous n’aurons pas le temps de parler. Ca n’est pas autorisé dans la chapelle et c’est interdit dans les dortoirs.

J’avais juste 13 ans. Je renonçais à ma liberté. C’était triste.

Le blues du dimanche soir imprimera longtemps son sceau dans mes pensées d’adulte.

___ Texte écrit Eduardo R.

Ce récit a été écrit lors d’un atelier d’écriture créative à la carte « Ecritures de soi » sur la thématique du JOURNAL D’ECRIVAIN. Il s’agissait de partir d’un souvenir d’enfance bleu pour  travailler la matière du souvenir. Ce qui est remarquable, dans le texte d’Eduardo R., c’est qu’il déroule un présent de narration et l’associe à un souvenir récent. Le narrateur raconte du haut de sa vie d’adulte. Cohabitent ainsi trois temporalités, procédant d’un emboîtement d’histoires, ou plutôt de nappes (de brouillard) !

 

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