La vie est vachement courte par Amandine

La vie est vachement courte par Amandine

Lors d’un atelier à la carte Art du récit, Amandine a créé ce texte ! Elle nous partage sa création déclenchée notamment par des jeux oulipiens tels que le logorallye. Elle évite le coq à l’âne mais ne néglige pas Marguerite, la vache !

La femme d’âge mûr avait une chevelure assez longue, vaguement blonde qui blanchissait. Elle avait cette frisure élastiquée caractéristique des cheveux en perte de mélanine. Ça lui donnait injustement un air négligé. Sa peau un peu fanée, au naturel, n’améliorait pas son style. Elle avait choisi de se vêtir confortablement, dans un style boho, fluide, aux textures naturelles et sans colorants artificiels et nocifs pour les sols et les nappes phréatiques. Elle portait depuis presque toujours, en tout cas depuis aussi longtemps que Georges, de 30 ans son cadet pouvait s’en souvenir, toujours les mêmes bijoux, en argent et pierres naturelles non précieuses. Ils étaient travaillés, uniques et rarement sophistiqués. Son look post hippy était, à son âme défendante, parfait.

« Va en vacances, lui avait-elle ordonné. Fais le point. Elle s’était tue, et avait ajouté, après avoir semblé cherché ses mots. Joue au parfait vacancier qui rencontre par hasard une belle vacancière. Dans ton cœur… vacant… laisse entrer un peu de douceur. »

Elle s’était tue de nouveau. Elle avait avalé sa salive. Son mouvement de déglutition avait été accompagné de ce resserrement des lèvres caractéristiques des jugements regrettables à énoncer mais impératifs à établir. Georges se raidit, attendant le verdict.

« Aujourd’hui, même ton âme est vacante. Tu es une coquille vide. Derrière ton beau sourire de petit blond, tes belles dents blanches et tes beaux yeux bleus, tu es une coquille vide. Provoque en toi un tourbillon d’émotions qui tomberont en cascade dans un joyeux vacarme de rires et de soupirs ».

Elle fronça les sourcils, et comme si ce n’était pas assez, elle assena son dernier avis qui s’apparentait à un ordre :

« Et arrête ta vie de petit fonctionnaire, vacataire d’un poste à l’autre. »

Elle n’ajouta pas, mais Georges savait qu’elle l’avait sur le bout des lèvres : Tu ne peux pas faire pire.

En contournant le coin des fourches et du foin, dans l’étable du vieux Robert, parti accompagner sa femme pour une batterie d’examen médicaux à l’hôpital de la préfecture, il réfléchit aux paroles de sa marraine. Il ne pouvait s’empêcher de penser :

« C’est bien joli de se moquer de mes vacations, mais elles sont payées doubles mes vacations. Et elles me préparent aux concours mes vacations. Je suis dans la place moi.  De toute façon, j’ai mon vaccin contre les frivolités et le badinage. Mon historique vaccinal est complet. »

Il pouvait presque entendre le ton amer de ses propres réflexions.

 

« L’expérience vaccinales contre l’insoutenable légèreté, la plus exhaustive de tous les temps ».

Il soupira avec ironie par le nez, en haussant les épaules et en secouant la tête. Son monologue semblait le convaincre.

Marcelle l’observait. Elle avait eu 27 ans aussi. Elle aussi avait trouvé ces années-là un peu rudes. Redoutables en fait. Au vitriol. Son cœur s’en était remis. Enfin, elle, elle s’en était remise. Elle avait laissé son cœur faire son deuil. Mais elle n’avait jamais perdu de vue que la vie est courte, que les amis existent, et qu’on peut se réchauffer au soleil de bien des relations. A l’époque elle n’avait pas de parrain ou de « marraine la bonne fée » pour l’encourager, la convaincre que tout ça ce n’était pas si grave finalement, que le temps passerait et qu’il ferait son œuvre, que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort et que finalement, tout ce qui nous arrive est pour notre bien.

 

Elle le vit venir avec son petit air d’auto apitoiement ridicule et lui coupa l’herbe sous le pied, ou les lamentations sur la langue, avant même qu’elles ne passent le bout des lèvres.

Quand il était petit, elle l’enfermait dans la chaleur de ses bras, et le pressait contre sa poitrine, calait sa petite tête dans son cou, sentait ses cheveux, les lui embrassait et lui murmurait « Ça va allait mon ptit bout, tu le sais bien, ça va toujours. Tu le sais, les émotions sont fortes pendant environs 20 minutes et puis ça redescend. Fais-moi confiance ». Là, la situation nécessitait une intervention un peu plus péremptoire.

– Et ça va bien avec tes histoires pathétiques de vaccination au virus de l’amour hein. Je te vaccine vite fait contre l’auto apitoiement. Et tant qu’à faire je vais te vacciner aussi contre le pathétique ridicule, parce que là…

Ses yeux roulèrent vers le haut, ne prenant certainement pas le ciel à témoin, alors ce geste relevait plus du théâtre qu’autre chose. Son front, ses joues comme son décolleté ridé rougissaient d’agacement. Sa veine temporale ressortait en relief. La vache ! se dit Georges. C’était le moment de le reconnaître. Soit elle jouait vachement bien la comédie, soit la contrariété lui faisait frôler l’infarctus. Il tenta une réponse du berger à la bergère, ou plutôt, puisqu’ils se trouvaient dans l’étable à prendre soin des bêtes du vieux Robert, du vacher à la vachère

Il se fit câlin, le ton caressant, « Allez, arrête avec tes vacheries », tenta-t-il avec son regard de petit gamin qu’il savait irrésistible, celui par en-dessous, tout en flattant la croupe de la belle Marguerite. Il inclina presque la tête, histoire de verrouiller son opération de charme.  Mais il se ressaisit. Pour une fois elle lui parlait vraiment à cœur ouvert. Alors il allait en faire autant. Il rangea son attirail de filleul trop chou et se transforma en adulte amer mais plutôt sincère. C’était une première entre eux. D’adulte à adulte. De George à Marcelle. Sa gorge était un peu serrée, comme toujours quand il arrêtait de faire semblant et qu’il se mettait à nu. Marcelle le vit. Elle n’en dit rien. Son petit progressait. Elle en était fière et soulagée. Et elle avait besoin de savoir où il en était. « Écoute, c’est pas vrai que la vie c’est comme une boîte de chocolats, qu’on ne sait jamais sur quoi on va tomber. La vie, c’est… Tu sais quoi, c’est un putain de vacherin.  C’est écœurant, et ça fait mal aux dents. Et au cœur. J’en veux pas de ces histoires. »

Marcelle accusa le coup. Il n’était pas en forme son petit. Pourtant, vu de l’extérieur, il n’y avait pas de quoi en faire toute une histoire. Mais la vérité, c’est qu’il avait toujours été plus sensible, même écorché vif. Sans raison véritable en plus. Enfant choyé, très intelligent et terriblement clairvoyant. Mais le cynisme, ce n’était pas de la perspicacité. Et comparaison, ce n’était pas raison. Elle ressentit une attente sourde de la part de son filleul. Il espérait qu’elle le détromperait. Qu’elle l’aiguillerait. Il allait falloir la jouer serrer avec son petit joueur d’échec préféré. Une petite tapette sur l’épaule suivit d’un « Ca va aller mon ptit gars », ça ne suffira pas cette fois.

Il avait été sincère. Elle le serait aussi. Elle s’approcha de lui, Elle boitait toujours un peu, même si elle essayait de ne pas le montrer. Elle contourna la vachette qui vint frotter sa tête dans ses côtes. Marcelle, elle appelait les câlins, les gestes tendres. Sans presque s’en rendre compte, elle lui caressa la joue et le dessus de la tête de ses deux mains. Elle cherchait les bons mots.  Elle releva la tête et plongea ses yeux dans ceux de son grand gars. Elle dut même lever le menton pour le faire. Il était grand. « Écoute mon ptit, aujourd’hui mon moto c’est ‘Tout ce qui t’arrive est pour ton bien »’ vive l’équanimité, et les émotions, il faut les relativiser. Attendre 20 minutes pour voir ce qu’il en reste après que le pic est passé.  Comprends-moi bien, il faut les vivres les émotions, il faut les accueillir, mais pas les prendre pour argent comptant. Je n’ai pas toujours été sereine et forte comme ça. J’ai eu ton âge aussi. Et pour être honnête avec toi, jusqu’à mes 40 ans, ce qui me définissait, ce n’était pas l’équanimité, c’était la vacillation. Si si, c’est un mot français. C’est mon psy qui me l’a appris. C’est le fait de vaciller dans ses décisions, dans ses actes. Jusqu’au jour où, à force de vacillements, j’ai été à terre, sans force, sans énergie, sans rien. Pourtant, la vérité, c’est que même si la vie n’a pas toujours été gentille avec moi, j’ai été plutôt épargnée. Vaciller comme je l’ai fait, ce n’était pas une fatalité. Écoute mon chéri, je ne t’ai jamais caché mes erreurs et mes bêtises. Il y en a une dont je ne t’ai peut-être pas assez parlé. »

Elle s’interrompit, et comme toujours quand elle était un peu gênée mais qu’elle savait qu’il lui fallait quand même finir sa pensée, elle rit. Déjà parce que mieux valait mieux rire que pleurer.

« Je ne me suis pas écoutée. Pas assez. C’est même pire que ça. Je m’écoutais mais je ne tenais pas compte de ce que je me disais. De mes besoins de base. Et je ne faisais pas assez confiance à la vie. ».

Elle secoua la tête en fermant les yeux tout en faisant son petit rictus entre le sourire et la moquerie. 

 

« Je te l’ai toujours dit, mais ce n’est même pas du blabla, il faut faire confiance à la vie mon ptit. Écoute je ne t’ai jamais menti. Enfin pas beaucoup et pas si souvent, tout compte fait. Le Père Noël je ne te l’ai jamais fait gober, la petite souris que dalle. Alors je ne vais pas commencer aujourd’hui. La vérité c’est que le bonheur est là, au creux de toi. Tu sais ce qui est bon pour toi. Alors arrête de faire semblant de rentrer dans une petite vie ridicule de bureau. Tu es entier, tu es enraciné dans la terre. Tu as besoin d’être dans la nature du matin au soir. Tu as besoin de relations qui te font du bien. Focalise-toi sur les gens qui te font du bien. Accepte les nouveautés, il y a de belles surprises partout. Regarde ta mère et moi, on s’est rencontré à 30 ans. C’est pas vrai qu’une fois adulte on ne fait plus de belles rencontres.  La vacuité, ce n’est pas ton genre mon ptit chou. Je sais, tu n’aimes pas qu’on t’appelle mon petit chou, mais mon chéri, quand je te vois là, je me vois moi il y a 30 ans. Et c’est peut-être bien à moi-même que je m’adresse. J’aurais bien eu besoin que quelqu’un de confiance me dise ce que je viens de te dire. Et puis je vais te dire autre chose. Pleure sur toi même ce soir si ça te fais du bien, et puis arrête, c’est ridicule. C’est ridicule parce que ce n’est pas productif. »

Marguerite la regardait avec attention. Manifestement elle aimait bien la voix de Marcelle, et ses caresses. Marcelle ferma les yeux et se ressaisit physiquement. Elle avait beaucoup parlé.

Elle rit « je parle beaucoup ce soir, hein ? ». Repenser à ses années tristes l’avait affectée. Mais la réponse pleine de grâce compensa cette tristesse passagère.

« Ma chère marraine, tu as un vocabulaire de dictionnaire et une sagesse légendaire. Je salue ces deux points ».

Il la regarda par en dessous avec un sourire frisant au coin de ses yeux. Il la prie par les épaules.

« Je vais faire comme d’habitude. Je vais t’obéir. Je ne suis pas fou allez ! »

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