Syndrome de la page blanche, procrastination ?

Dans le cadre du Lab’d’écrivain [Atelier d’écriture de suivi de manuscrit en abonnement], nous associons à nos temps d’écriture et de retour sur les projets littéraires respectifs, des réflexions sur l’activité concrète de l’écriture littéraire. Récemment, 8 participants se sont exprimés, 8 points ont été soulevés. A ces « problèmes » d’écriture, nous avons répondu par des suggestions spécifiques adaptées au contexte individuel et au projet. Mais nous allons nous appuyer sur ces points pour dégager des réflexions plus générales sur les problématiques pratiques d’un écrivain.

Syndrome de la page blanche - carnet rémanence
Carnet « Ranges ratures et littératures », Rémanence des mots !
  1. Et si tout ce temps consacré à écrire était vain ? Et si, à la fin, mon projet était « nul » ?

Rémanence – Quand on consacre du temps et de l’énergie à un projet d’écriture, on attend un « retour sur investissement ». Or, ce n’est pas automatique. Cette réaction semble légitime. Or, la création est un processus de recherche (certains, comme Corinne Atlan, parleront de fouilles archéologiques). Le résultat de cette recherche est incertain. L’écriture met l’ego à rude épreuve. C’est à la fois un espace de rencontre avec soi et de retour à l’humilité. Qui détermine que l’œuvre finale est « bien » ou « nulle » ? D’abord soi-même ou un lecteur ?

Si on juge soi-même sa propre œuvre, quels sont les critères ? Aller au bout d’un roman ? Oui… eh bien dans ce cas, on met les moyens pour aller au bout du processus. Si c’est plus que cela, il faut voir quels sont les critères d’évaluation et travailler à améliorer ses points faibles, gommer certains tics et souligner les forces.

On sent quand a atteint ses limites. On pourrait poursuivre, prolonger, compléter, corriger mais on ne peut plus. Là, on a fini. Et, en fait, c’est une partie de notre recherche, parce que l’on passe à une autre œuvre.

On se heurte continuellement au risque d’être déçu de soi. C’est pour cela que des lecteurs sélectionnés pour leur bienveillance sans complaisance et/ou un groupe constructif d’atelier d’écriture permet de prendre du recul et d’éviter tout jugement à l’emporte-pièce sur un texte qui ne peut pas être nul.

  1. Trouver l’hermétisme au monde extérieur : Si un élément de la vie vient perturber, j’ai l’impression qu’il dégrade mon écriture (une fuite d’eau, par exemple).

Rémanence – Thomas Wolfe, l’auteur américain, dans son essai L’Histoire du roman [Traduction Matthieu Gouet, Edition Sillage] s’interroge sur la matière avec laquelle l’écrivain travaille. Pour lui, « Toute œuvre de création sérieuse est nécessairement autobiographique ». Attention, cela ne signifie pas « conforme aux faits » mais « à l’expérience générale ». Il conclut « Je compris que l’artiste ne doit pas seulement vivre, suer, aimer, souffrir et jouir comme les autres hommes, mais qu’il doit aussi travailler comme les autres hommes, et qu’en plus il doit travailler alors même que se produisent des événements ordinaires de la vie. »

 Tout ce détour, pour dire :

Il est possible d’aménager au maximum son espace d’écriture pour éviter les interférences (bloquer l’accès à Google, éteindre le téléphone, s’isoler, avoir nourri son chat…) mais parfois ça ne suffit pas (sirène de pompier, voisin qui écoute une musique irritante, mal de tête, chat bien que nourri réclamant des croquettes, fuite d’eau…). Dans ce cas, soit :

* On met l’écriture de côté et prévoit un autre moment propice dans son emploi du temps.

* On intègre ces éléments dans son récit. Une fuite d’eau ? On envoie son personnage aux chutes du Niagara, le cousin du protagoniste devient plombier, l’enfance d’un personnage se passe au bord d’un cours d’eau…

Pour rester avec Thomas Wolfe, pour lui, il ne s’agit pas de transcrire littéralement son vécu car la personnalité de l’artiste va « changer et transfigurer » le réel. Selon le projet, le réel sera plus ou moins détourné, transformé.

En conclusion, oui, un événement extérieur peut avoir un impact sur l’écriture, la déjouer un peu… Et c’est naturel parce que l’auteur absorbe aussi son environnement. L’impact ne sera pas nécessairement négatif. Ce qui compte c’est la manière de s’approprier la contrariété ou le désagrément.

  1. Le poids des chefs d’œuvres : Si j’ouvre un livre pendant un projet d’écriture, je ne vois plus que le génie écrasant de l’auteur et suis inhibé.

Rémanence Beaucoup d’auteurs renonceront à écrire pendant leur projet littéraire. C’est le cas de Corinne Atlan notamment. Ecrire et lire sont naturellement des actes reliés mais pas forcément compatibles. Lorsque l’on développe un projet et dépassé le stade des recherches, des échos littéraires… on n’est plus totalement réceptif à la lecture pour plusieurs raisons :

* L’état d’inhibition dans lequel nous plonge la lecture.

* La crainte de l’influence entraînant le plagiat.

Il n’est pas dit qu’il faille absolument éliminer la lecture pendant son projet. Mais, peut-être éviter les œuvres ou univers trop proches du sien, pour se protéger de toute contamination.

Il apparaît que si la lecture devient rafraîchissante, elle aura une influence positive. C’est pourquoi, lire des essais sur la littérature (Thomas Wolfe et L’Histoire d’un roman, par exemple), peut être indiqué. Ou bien de la sociologie, de la philosophie, du théâtre. Et puis, d’autres arts peuvent nourrir l’écriture : arts-plastiques, musique, théâtre, cinéma… Ils entrent autrement en résonance avec le projet et stimulent positivement imaginaire et émotion.

Syndrome de la page blanche - lieux matière fiction
« Le Dictionnaire Khazar », Milorad Pavic.
  1. Ecrire dans la durée : Il m’est difficile d’écrire au-delà d’un temps. Passé un certain stade, le texte s’arrête de lui-même. J’ai beau étirer le temps, quitte à écrire n’importe quoi, mais ça n’a pas de sens. Je tourne autour de la scène de bascule… Je ne l’écris pas.

Rémanence – Nous sommes inégaux dans l’écriture. La rapidité de création, le temps de rêverie, notre patience. Notre patience ? Ben oui, s’il y a interruption, plusieurs hypothèses :

* Lassitude pour son texte, pour l’activité elle-même.

* Doute, semi-syndrome de la page blanche.

Mais en fait, y a-t-il vraiment interruption ? Ecrire « n’importe quoi », même si ce sera exclu du projet final, est-ce inutile ?

Ben à Rémanence, on pense que non ! Rien n’est inutile. C’est une étape. Il faut accepter l’imperfection. Il faut accepter que la perfection soit un idéal inaccessible. Nous encourageons l’exigence. Mais nous la caractériserons d’exigence « raisonnable ». On ne se fixe pas 15 pompes si c’est le premier jour de reprise de la musculation après un an d’interruption. C’est pareil pour l’écriture. On ne se fixe pas d’objectifs inaccessibles à moyen terme.

Personne n’écrit un texte abouti en 10 minutes à 7 heures de travail. Ou alors, cette personne a écrit des années auparavant. Elle a une habitude d’écriture conséquente, une adresse, une maîtrise.

« Ce dessin m’a pris cinq minutes, mais j’ai mis soixante ans pour y arriver » – Pierre-Auguste Renoir

Un texte n’est jamais « nul ». Un texte est incomplet, manque de relief, imprécis, lourd de « trop-plein » mais nul, non. Impossible. L’insatisfaction qui intervient juste après la première lecture est très fréquente. Un texte doit reposer. Ce n’est pas le texte qui est « nul ». Un peu de respect pour lui. C’est la perception qui est négative. Pourquoi cette perception ? Parce qu’on n’atteint pas les objectifs de nos intentions, bien souvent.

On a des intentions et quelque chose nous en dévie. Il ne s’agit pas d’analyser la source du « quelque chose », appelons cela « ce qui nous échappe » (dixit mon prof d’écriture Diego Vecchio). Notre conscience organise, ordonne. Puis, dans l’élan de l’écriture, elle perd une partie du contrôle (voire carrément le contrôle). Pas de panique, c’est justement ce qui donnera vie au personnage. Il ne s’agit pas de renoncer à organiser, construire. Il s’agit de trouver un équilibre entre les deux.

En bref, les « essais » d’écriture ne méritent pas qu’on les juge et les condamne. Les essais d’écriture sont les étapes d’un processus global. Qu’ils entraînent une insatisfaction, c’est normal. C’est pour cela qu’il est recommandé de « laisser reposer » et faire le tri plus tard. Le texte en soi n’est peut-être pas pertinent, mais pour un mot, une expression, une idée, il jouera peut-être un rôle déterminant dans une partie du projet.

Quant à la déviation par rapport aux intentions, soit, il faut patienter, soit il faut se forcer à écrire la scène de bascule par exemple, mais sans enjeu, négligemment. Elle sera posée. On aura franchi une étape et on y reviendra plus tard !

  1. Ecrire demande de l’énergie. Je ne l’ai pas en ce moment. 

Rémanence – Pour des raisons contextuelles, il arrive que l’énergie nous manque. Or, écrire réclame de l’énergie (cf. Vidéo Corinne Atlan). Le corps travaille quand on écrit. Et on a tendance à l’oublier. La posture, les mains, les bras, le dos… le souffle. Certains auteurs se préparent physiquement pour rentrer en écriture. C’est le cas notamment de Haruki Murakami.

Si le manque d’énergie est contextuel. Il s’agit seulement de reprogrammer ses temps d’écriture et ne pas se laisser gagner par la culpabilité. Si la manque d’énergie est constant, il s’agit peut-être de réfléchir à un aménagement progressif, à la manière d’une gymnastique, pour écrire sans enjeu, seulement pour entretenir les mains et l’esprit.

Rappelons à nos participants en Lab’ et autres abonnements qu’ils ont en leur possession un programme d’écriture mensuelle (appelé « Gymnastique d’écriture ») !

  1. Ce que j’écris me semble inconsistant. Comment savoir si ça plaira à un lecteur ? 

Rémanence – S’il est sain de ne pas céder à l’excès d’orgueil ou l’auto-complaisance. Il est bien de ne pas (encore un fois) condamner un texte en construction (un work in progress). La consistance vient en écrivant. Elle se construit peu à peu. En atelier d’écriture créative, le groupe décèle les grandes forces d’un texte.

Que l’auteur ait l’impression d’une fragilité, c’est normal. Oui, le texte est fragile. Parce que l’écriture est une matière mouvante et vivante. Il va se transformer au contact d’autres parties du roman (par exemple). On écrit dans le fragment. On ne voit pas forcément les liens car tout ne vient pas nécessairement dans un ordre logique. L’écrivain opère un travail de montage (comme au cinéma). C’est pourquoi, il ne faut pas cesser d’écrire. Il ne faut pas jeter ses anciennes versions ou ses essais. Petit à petit, on va créer du lien, trouver des correspondances. De ce travail de construction, un tri sera effectué, très certainement. A ce stade, même un texte « beau » pourra être écarté du projet. Il restera donc un « texte fantôme », une présence invisible qui aura marqué les autres parties du projet.

  1. Procrastination. Si je me mets à écrire, je vais basculer dans un labyrinthe de recherches informatiques sans fin pour apporter le plus de précision au texte et au contexte.

Rémanence – Avoir une matière de base est très rassurant. Accumuler du contenu sans passer à l’écriture, c’est repousser le moment de l’action littéraire. Précision ne signifie pas nécessairement exhaustivité. L’exhaustivité aurait tendance à freiner le récit, appauvrir les personnages en les « muséifiant » (transformant en objets de musée).

La question simple est pourquoi repousser sans cesse ? Quelle inquiétude précède l’écriture ? C’est souvent en lien avec le syndrome de la page blanche. Alors, pour éviter ce vertige face au (prétendu) vide de la page, on la noircit dans tous les sens.

A un moment donné, il faut se lancer. Il faut écrire, peu importe si c’est totalement bancal ou imprécis. A un certain stade, il est préférable de mettre les recherches de côté  et laisser l’intuition poser les jalons du récit. Une fois que les jalons sont posés, il est possible de reprendre quelques recherches pour s’assurer de la vraisemblance, pas de la « vérité ». La fiction offre quand même des possibilités d’écart avec le réel.

Bien sûr que si vous souhaitez écrire un récit réaliste, il n’est pas approprié que de mettre un SmartPhone dans la poche de votre héros alors qu’il vit au XIXe siècle ! Mais qu’il ne parle pas exactement comme les personnes de l’époque ne choquera pas vos lecteurs. Et de toute façon, comment saurez-vous de quelle manière on parlait à l’époque ? L’idée est de donner l’illusion d’un réel par touches (pas besoin de visualiser chaque rue de la ville pour en saisir l’atmosphère). Il s’agira donc davantage d’une recherche d’authenticité.  

Il y a les temps de recherche puis les temps d’écriture. Ils ne vont pas ensemble. L’un va forcément vampiriser l’autre et on sait qu’il porte le nom de Google. Alors, reprenons le conseil précédent : coupons Google, fermons l’encyclopédie et limitons les recherches dans le dictionnaire, au risque qu’un mot nous mène à un autre et un autre et…

  1. Comment atteindre le lâcher prise dans un projet ?

Rémanence – Selon les spécificités du projet littéraire, l’écriture atteindra plus ou moins facilement du naturel. Ce qui est évident, c’est que lorsque l’on est concentré pendant plusieurs mois (voire plusieurs années) sur un projet, on peut s’essouffler. Si la culture littéraire, dans la lignée des auteurs du Romantisme, notamment, a tendance à applaudir les écrivains et autres poètes tourmentés, nous pensons à Rémanence des mots que l’écriture doit rester un plaisir.

Syndrome de la page blanche - girafe clin d'deuil

Que l’écriture au long cours (projet) entraîne des moments moins exaltants, un peu plus rébarbatifs, c’est logique. Comme toute activité créatrice, l’écriture exige des efforts. Cependant, la notion de souffrance est à exclure. Il est toujours possible d’introduire du ludique dans son approche. Nous nous rapprochons de l’esprit de l’OULIPO sur ce point !

Pour maintenir la flamme, il est possible de s’accorder des temps d’écriture sans enjeu, sans lien avec le projet. De courts temps à s’organiser pour rafraîchir son esprit et lâcher un peu de lest.

Ce n’est pas parce que la thématique du récit est sérieuse que l’auteur doit l’être en permanence. Il peut prendre du plaisir à expérimenter des choses au cœur de son propre texte : changer de pronom sur une parcelle, imaginer une scène du point de vue d’un objet, peuvent être des moyens de voir le projet sous un autre angle, avec moins de gravité.

Pour conclure, réintroduisez du jeu dans votre écriture pour retrouver le plaisir et cultiver la fraîcheur dans l’écriture !

Tous ces conseils d’écriture ne sont qu’un infime fragment de tous les thèmes que nous pouvons explorer en atelier mais peuvent accompagner les auteurs vers un peu plus de sérénité !

► S’inscrire au Lab’d’écrivain de janvier 2019 et en savoir plus !

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