Maîtriser le rythme du récit : Ellipse

Pour toute construction narrative (nouvelle, roman, pièce de théâtre, scénario…), qu’elle soit de fiction ou autobiographique, on emploie un procédé essentiel. Il s’agit de l’ellipse, à ne pas confondre avec la forme géométrique ! L’ellipse est importante parce qu’elle détermine le rythme d’un récit : les événements sur lesquels on va s’attarder et ceux que l’on passera sous silence. Attention, c’est à la fois une figure de style (engageant un jeu linguistique) et un procédé narratif. 

Définition de l’ellipse

Omission d’éléments dans une suite logique, une narration, n’empêchant pas la compréhension. Il peut s’agir d’un ou plusieurs mots. Dans le cas narratif, c’est un fragment, un moment ou d’un détail particulier de l’histoire qui disparaîtra. Le lecteur pourra reconstituer mentalement la partie manquante par déduction.

L’ellipse dans la phrase [Figure de style] 

Lacune syntaxique d’un ou de plusieurs mots d’un texte, sans préjudice pour le sens.

► Dans une forme orale, on va à l’essentiel : « Combien ce livre ? » On devine que la question complète serait « Combien coûte ce livre ? » et non « Combien de pages ce livre contient-il ? », a priori. En tout cas, ce type d’omission de mots donnera du naturel à un dialogue.

► Pour jouer sur les non-dits, on va économiser les mots et rendre ainsi le lecteur actif.

L’exemple de la microfiction est assez parlant. « Madame Fournier, M. Voisin, M. Serteuil se sont pendus : neurasthénie, cancer, chômage. » – Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes

Les titres de journaux s’emparent également du procédé : « Violente tornade : nombreux dégâts matériels » 

Et, bien sûr, les slogans publicitaires, en quête d’efficacité : « Froid, moi ? Jamais ! »

Pour conclure sur ce point, le zeugme est une figure de style elliptique très intéressante, car elle marque un saut temporel et, nous permet, par la même occasion, de passer habilement à la question de l’ellipse narrative.

Ellipse

L’ellipse narrative, un trou temporel dans la narration

L’ellipse est inhérente à tout récit. La continuité sans interruption n’existe pas dans le cas d’un texte narratif qui raconte une histoire. Il y aura toujours des sauts dans le temps, plus ou moins perceptibles, plus ou moins vertigineux. Un récit a vocation à donner une illusion d’écoulement du temps réel. L’ellipse correspond à ce trou dans la continuité narrative. On pourrait dire qu’il s’agit d’un point de discontinuité. 

D’abord, il y a des éléments de la vie des personnages que l’on va passer sous silence parce qu’ils n’apportent rien au flux de l’histoire (quand il dort, va aux toilettes ou fait ses courses). Dans les cas où les éléments de la vie triviale du personnage sont racontés dans un roman ou une nouvelle, c’est parce qu’ils répondent à une motivation narrative : montrer que le personnage est ordinaire, installer une routine pour mieux la faire basculer ensuite ou montrer une crise à l’intérieur de la routine. Mais, voilà, il est rare qu’un auteur de roman policier s’attarde sur les problèmes digestifs de son enquêteur. 

Les effets d’ellipse dans la narration

L’ellipse intervient dans l’organisation d’une chaîne narrative causale. Elle influe sur le rythme, la durée et va produire des effets d’attente chez le lecteur (ou spectateur) qui peuvent se traduire par du suspense et/ou de la surprise. Pour autant, si l’action est omise, cela ne signifie pas qu’elle n’existe pas. Le lecteur réalise ses propres déductions. 

Ainsi, l’ellipse peut permettre d’intégrer du suspense. Couper la scène où le héros est poursuivi pour mettre un flash-back ou passer à un autre personnage, c’est cruel mais tellement efficace pour tenir le lecteur en haleine. On peut le retrouver après la confrontation et découvrir qu’il est mort ou a tué l’ennemi en s’économisant la scène d’action. Là, c’est une sacrée ellipse. 

Des exemples concrets d’ellipses littéraires

– Mathias Enard, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

« Il a demandé une heure et, en quarante minutes, les deux tracés sont achevés, face et revers, ainsi qu’un médaillon pour le détail de la frise. » 

► Il est évident dans cet exemple que la lecture ne suit pas le cours des quarante minutes. Ce qui est intéressant, dans cet extrait, c’est que l’effet d’accélération temporelle (une heure se transforme en quarante minutes) est soutenu par l’usage des indications horaires. 


– Marguerite Duras, L’Amant de la Chine du Nord

« La musique avait envahi le paquebot arrêté, la mer, l’enfant, aussi bien l’enfant vivant qui jouait au piano que celui qui se tenait les yeux fermés, immobile, suspendu dans les eaux lourdes des zones profondes de la mer. » 
[…]
« Des années après la guerre, la faim, les morts, les camps, les mariages, les séparations, les divorces, les livres, la politique, le communisme, il avait téléphoné. Dès la voix, elle l’avait reconnu. » 

► L’ellipse tient ici entre deux pages. Les espaces entre les paragraphes permettent de créer une pause dans la lecture qui marque le saut dans le temps. La rupture temporelle est donc indiquée par « Des années après la guerre ». On comprend l’intimité ancienne et Marguerite Duras soigne l’intensité émotionnelle des « retrouvailles » par téléphone. 


– Violette Leduc, L’Affamée

« Plusieurs fois par jour, je déserte et je me rengage. Je m’éveille. » 

► Une phrase résume un va-et-vient répété dans une seule et même journée. Ensuite, on a aucune connaissance de ce qu’il se passe. Et ce vide indéfini décrit le vide de l’existence du personnage, fondée sur l’attente.


– Jean Echenoz, Des éclairs

« Les électrocutions d’animaux créent d’abord d’assez vives émotions, puis continuent de faire encore leur petit effet, mais peut-être bientôt, même éléphantesques, ne suffisent-elles plus. Les gens se lassent rapidement, tant la futilité de l’homme, etc. » 


► Une phrase suffit à Echenoz pour mettre en scène plusieurs semaines, plusieurs mois de réaction. Cette condensation prend un effet fortement ironique. 

– Jean Echenoz, Lac


« Chopin ne percevait de toute façon pas grand-chose de pertinent : mastication, déglutition, rares hoquets, un claquement de langue. Les microphones ayant cessé de transmettre des informations de toute façon sans intérêt, il était doublement inutile de s’attarder. » 

► L’énumération, ici, suit le processus mécanique des bruits de bouche d’un personnage, ponctuant l’écoulement du temps. 


– Milorad Pavic, Le Dictionnaire Khazar

« Les archers tiraient et il comptait. La première flèche toucha la boucle de sa ceinture et entra dans son ventre, y réveillant toutes les douleurs déjà éprouvées dans sa vie. Il réussit à intercepter la deuxième flèche, la troisième lui transperça l’oreille et y resta comme une boucle. Et il comptait toujours. La quatrième le rata. La cinquième le toucha au genou, dévia et traversa l’autre jambe, et il comptait toujours. La sixième le rata, la neuvième lui cloua la main sur la cuisse, et il comptait. La onzième lui déchiqueta le coude, la deuxième l’éventra, et il comptait encore. Il compta jusqu’à dix-sept et, enfin, il tomba à mort. A cet endroit poussa une vigne sauvage dont la raison ne se vend ni ne s’achète, car ce serait péché. » 

► L’auteur s’amuse particulièrement en mettant en jeu un personnage qui compte les flèches et en omet certaines. Il fait directement appel au sens de la déduction de son lecteur et crée une connivence avec lui. 

– Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes

« Pour s’évader d’un asile de fous, Madec blessa un gardien, tua un malade. Aux assises de Rouen : douze ans de bagne. 
 
Sur le pont de Charenton, Mme veuve Guillaume et son concubin discutaient. Il l’abattit d’un coup de tringle et la piétina. 
 
Le sans-travail Périer voulut s’asphyxier à Garches, avec son fils, 9 ans, affamé. On le poursuit pour tentative d’homicide.
 
Le mendiant septuagénaire Verniot, de Clichy, est mort de faim. Sa paillasse recelait 2000F. Mais il ne faut pas généraliser. »

► Les nano-nouvelles de Fénéon sont particulièrement parlantes. Elles résument des histoires de personnages et économise les mots, s’affranchissant même, parfois, de l’usage des verbes pour créer un effet comique. 

L’ellipse, en conclusion

Pour conclure, l’ellipse est naturellement présente dans tout récit. Elle devient moteur narratif et stylistique quand l’auteur en fait un usage volontaire pour accélérer le rythme ou faire un saut net dans le temps. 

Pour participer à des ateliers d’écriture autour de l’ellipse :
 ► Fictions & Variations « Le rythme du récit » – Lundi 27 mai de 19 h à 21 h 
 ► Fictions & Variations « Créer du suspense » – Mardi 11 juin de 19 h à 21 h 
 ► Cycle intensif Premiers pas « Débuter un projet » 
 Mercredi 3 juillet 2019 :  19 h à 21 h
 Mercredi 10 juillet 2019 :  19 h à 21 h
 Mercredi 17 juillet 2019 :  19 h à 21 h
 Mercredi 24 juillet 2019 :  19 h à 21 h
 
 
 ⇨ Découvrir la micro fictionLire des textes conçus en ateliers d’écriture sur l’ellipse

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