Notre innocence de Wajdi Mouawad à voir avec Rémanence des mots 

Notre innocence de Wajdi Mouawad à voir avec Rémanence des mots 

 

L’itinéraire de Wajdi Mouawad

Né au Liban, en 1968, « J’ai grandi dans une famille où l’art n’existait pas. ». Wajdi Mouawad a été élevé par sa mère, au foyer, et son père, représentant commercial, première génération alphabétisée de la famille (sous l’insistance de leurs grands-parents). La réussite scolaire était le seul sésame à l’épanouissement social.

L’art pour Wajdi est d’abord associé à la religion. Issu de la minorité chrétienne maronite, l’auteur est également au contact des 19 religions que compte le pays. 19 accès à des rituels, des mythes générateurs d’imaginaires. Tous ces univers se mélangent. Ses premières lectures sont donc les Evangiles en arabe. Il est bercé par les récits héroïques des Saints. Parallèlement, le contexte de la guerre civile, accentue l’aspect magique des récits religieux. Lors des bombardements, tout le monde se réfugie au sous-sol et récite des rosaires. Des croyances, des miracles sont aussi partagés à cette époque. Ils donnent un accès au merveilleux à Wajdi. Les histoires incroyables étant validées par les adultes, elles nourrissent sa foi dans la fiction. L’enfant libanais est toujours prêt à recevoir un miracle.

En 1978, la famille s’exile en France pour attendre la fin de la guerre. Wajdi Mouawad intègre une classe de CM2 alors qu’il ne parle pas français « C’était une époque très étrange (…) un glissement, une mue effroyable où tout se perd calmement : langue, coutumes, paysages, mémoire, souvenirs et sensations du Liban. » La perte, provoquée par l’exil, s’accompagne d’un gain : la découverte de l’art à l’école. Une visite au Louvre avec sa classe et le gamin de 10 ans, sans repères, réalise que le métier d’artiste existe, qu’il y a un peintre derrière un tableau.

L’apprentissage de la langue française passe par la musique et la BD principalement :

– Renaud,

– Jacques Brel,

– Serge Reggiani,

– Gotlib,

Tintin.

Les écrits de Mouawad en portent encore la trace. Certaines paroles de chanson (Barbara s’ajoutera plus tard) l’ont tellement marqué qu’elles fusionnent dans ses textes. Un lecteur réceptif saura certainement détecter ces marques discrètes.

A 15 ans, la famille ne peut pas renouveler son titre de séjour et quitte Paris pour Montréal. Le rôle de Wajdi Mouawad change : « Je suis passé de ‘Libanais et capitaine de l’équipe de rugby à Paris’ à ‘garçon intellectuel qui parle avec l’accent français’ à Montréal. » L’hiver est un choc pour l’adolescent. Livreur de journaux à domicile (pour participer aux frais de la famille), il affronte -25°C à 5 heures du matin et ne s’y habituera pas. Heureusement, il écoute de la musique et prolonge l’écoute de chanteurs français (Ferré, Ferrat…) A force de les écouter, il absorbe le rythme et la construction des chansons. Son rapport immédiat, émotionnel à la langue aura une influence sur son métier d’auteur.

Il va être exclu du lycée, à cause de ses mauvaises notes. Situation violente qui va infuser dans l’esprit du jeune homme. Le directeur prendra le temps de le rencontrer avant l’exclusion. Wajdi exprimera son désir d’être artiste, seulement guidé par ses représentations, mais sans y croire. Le directeur, habilement, va lui demander comment il voit un artiste : « Quelqu’un qui va dans les cafés, qui porte un foulard, qui fume et qui écrit. » et l’inciter à « faire semblant », à coller à cette image pour sembler être artiste.

Les références artistiques de Wajdi Mouawad

La culture artistique de Wajdi Mouawad est d’abord populaire : Albator (dessin animé) ou Casablanca (film de Michael Curtiz). Sa première grande émotion littéraire, c’est La Métamorphose de Franz Kafka, sélectionné pour son absence d’épaisseur et sa couverture mystérieuse. Lecture intense parce qu’en résonance avec son état d’âme, il dit même avoir été ‘fracassé’ par ce livre. Pas de hiérarchie pour lui, il continue à concilier les films « Stalker, Le Cheval de Turin, Ordet, à L’Homme de Rio, King Kong et Transformers ».

Les auteurs que Wajdi Mouawad aime sont nombreux, en voici quelques-uns :

– Beckett

– Lermontov

– Pessoa

– Lautréamont

– Gracq

– Sophocle

– Carrère

– Ponge

– Tchekhov

– Novalis

Un essai qui l’a marqué : L’Espace vide de Peter Brook (metteur en scène) :

« Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé. »

Un livre, pour Wajdi Mouawad, est un espace de création. Il annote le livre dans la marge, l’écorne, le plie. Il avoue même parfois « arracher des pages ». Dès la lecture, il est en action créative. Il s’immerge dans la lecture. Il poursuit l’écriture. Il réalise des montages invisibles. « (…) je lis des phrases qui se révèlent à moi de l’intérieur, comme si elles m’appartenaient depuis toujours. »

Dans le laboratoire de création de Wajdi Mouawad

Un roman ou une pièce de théâtre, pour Wajdi Mouawad, naît d’une histoire, à partir de laquelle il va bâtir un récit. Pour écrire du théâtre, il aime écrire au fur et à mesure des répétitions. Il livre une histoire aux comédiens. Pas seulement, celle qu’il veut raconter mais il remonte tout le fil de la création, né de rencontres, de collisions heureuses. « Quand j’arrive devant les comédiens, je n’ai pas écrit une ligne de la pièce, mais je suis moi-même fait du tissu du spectacle, de sa dramaturgie et des personnages qui ont émergé au fil des années. » Wajdi Mouawad provoque ainsi la parole. Il entraîne des émotions, génère des interrogations. Les acteurs n’improvisent pas. Il s’agit seulement d’une discussion de trois semaines. En situation d’écoute, Wajdi Mouawad parle de « fragmentation » succédée d’« excitation, soif, désir, envie ». Tout s’écrit alors dans cet élan : mise en scène et texte ! « Une écriture en trois dimensions » qui comprend la lumière, les corps, le son, les accessoires. La langue devient la composante d’un ensemble. Si l’auteur écrit seul, le processus qui précède à l’écriture n’existe pas sans les autres. C’est un magnifique écho à la mécanique d’un atelier d’écriture créative, tel que nous l’envisageons à Rémanence des mots.

Wajdi Mouawad, qu’il s’inspire du cinéma, de la peinture, de la littérature, de la musique, des autres, est un auteur. Quelles que soient les influences, quel que soit le volume de texte emprunté, il est auteur puisque son œuvre est le résultat d’un processus d’appropriation. Avec tous ces fragments, il crée des combinaisons, réalise un montage, dans la solitude. Il absorbe les échos, les rencontres et écrit dans l’intimité : « Je suis un auteur. J’écris seul. »

La différence entre le roman et le théâtre, selon Wajdi Mouawad

« Le roman est silence. », pour écrire une pièce dans l’optique de la monter, la communication est indispensable dès les premiers pas. Pour qu’un spectacle ait l’espoir d’exister et rencontrer son public, il faut informer les différents acteurs du projet. Il y a des questions très concrètes à régler rapidement pour anticiper les questions administratives et de budget (le nombre de comédiens, par exemple). C’est tout une machine à lancer. Alors, le théâtre engage la parole avant même d’être concrètement engagé. Il faut présenter, argumenter, susciter le désir, avant même que la pièce ne soit écrite. Le roman peut être strictement circonscrit à l’intimité. La pièce de théâtre est immédiatement extime (la part d’intimité est quasi instantanément rendue publique). Si Wajdi Mouawad dit qu’il a d’abord privilégié l’écriture de théâtre, au détriment du roman, c’est pour répondre à une urgence intérieure. Pour l’auteur, tout est affaire d’émotion : la sienne d’abord, puis le choc qu’il cherche à générer chez le spectateur. Il faut qu’il soit bouleversé, certainement pour remplir la fonction cathartique du théâtre.

Le roman prend trop de temps (8 ans pour écrire Anima). Wajdi Mouawad fabrique un roman comme un puzzle. Il écrit des phrases sur un cahier, qui ne sont que les fragments d’un récit potentiel. Il écrit plusieurs phrases plus ou moins isolément, jusqu’à les épuiser. Il recopie ses phrases pour les modifier, leur donner un nouvel élan. Il relit (et relie) les fragments, ensuite, comme une continuité. Parce que – nous le répétons en atelier d’écriture – la lecture appelle la projection de sens, cette continuité (au départ discontinue) comprend des cohérences. Il apparaît même une « coagulation d’ordre narratif ».

Notre innocence actuellement au Théâtre de la Colline

Notre innocence portait, à l’origine, le titre Victoires (publié chez Actes Sud sous ce titre, mais modifié au fil des répétitions). Créé avec (et pour) les élèves du Conservatoire National supérieur d’art dramatique de Paris, cette pièce de théâtre raconte le rapport d’apprentis artistes au monde et à l’art. « C’est notre dernière année ensemble au Conservatoire, et pour notre dernier spectacle, je vous propose d’en créer un nous-mêmes, un spectacle qui raconterait de la manière la plus libre possible l’histoire de notre groupe, et à travers elle l’histoire de Victoire. Je vous propose d’écrire ce texte et de le mettre en scène. »

Wajdi Mouawad a encadré, au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, un atelier de recherche pédagogique (« Défenestration ») en 2015. Les attentats du 13 novembre, suivis du décès de l’une des élèves, le vécu et la fiction ne pouvaient que se rencontrer. A la croisée entre le témoignage et le récit, la pièce est une fiction et se revendique comme tel. Pour autant, elle ose s’appuyer sur le matériau concret et intime qui lie chaque comédien et l’auteur. La fiction tente d’ouvrir des pistes pour essayer de comprendre le geste du suicide et poser un regard sur le monde.

« Toutes les vicissitudes de notre vie sont des matériaux dont nous pouvons faire ce que nous voulons. »

Novalis

 En conclusion

Wajdi Mouawad est auteur : auteur de la mise en scène, auteur de pièces de théâtre, auteur de romans, auteur de la direction du Théâtre de la Colline (il a inscrit le programme dans l’ordre des saisons et non du calendrier scolaire). Il est auteur, même quand il dirige un acteur, même quand il ne fait que prendre des notes dans la marge d’un livre, parce que « tout est écriture ».

Photo © Tuong-Vi Nguyen Notre innocence, mise en scène de Wajdi Mouawad au Théâtre de la Colline, 2018

A voir avec Rémanence Notre innocence de Wajdi Mouawad au Théâtre de la Colline :

le 31 mars à 20 h, précédé d’une rencontre (Tarif 8 € pour les participants Rémanence).

Participer à des ateliers d’écriture autour de la pièce et du processus d’écriture de Wajdi Mouawad :

Mardi 20 mars de 19 h à 21 h « A la ligne, construire une narration » au Studio Austreales dans le 4e  — Réécrire l’événement

Mardi 27 mars de 19 h à 21 h « A la ligne, construire une narration » au Studio Austreales dans le 4eMontage et collage littéraire pour créer une narration

A lire

Tous des oiseaux, de Wajdi Mouwad (à paraître en mars 2018)

Tout est écriture, avec Wajdi Mouawad – Entretiens de Sylvain Diaz, Collection Apprendre, Léméac Actes Sud Papiers

Anima, Wajdi Mouawad (roman)

Victoires de Wajdi Mouawad (Notre innocence au théâtre de la Colline)

A voir

Stalker d’Andreï Tarkosvi

Le Cheval de Turin de Béla Tarr

Ordet de Carl Th. Dreyer

L’Homme de Rio de Philippe de Broca

King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack

Transformers de Michael Bay

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