« Parking » de Blanche [Points de vue]

Lors de l’atelier Fictions & Variations sur les points de vue narratifs Blanche a imaginé deux textes en un lieu, une situation.

PARKING

Monsieur Quoi sort de l’hyper-super-marché en poussant laborieusement un caddie surchargé. Comme d’habitude, il est tombé sur un charriot récalcitrant qui tire sur la droite. Il a un mal de chien à le diriger où il veut. Monsieur Quoi regarde le parking immense et encombré de voitures et cherche à repérer la sienne.

 Parking de Blanche - parking sortie

– Mais où est-ce que j’ai bien pu la garer ? s’interroge-t-il à voix haute.

Un homme se tient à sa gauche et lui répond

– J’en sais rien moi, c’est pas ma bagnole !

Monsieur Quoi le regarde et lui dit

– Mais je ne vous ai rien demandé, mon vieux, je m’interrogeais. Ça ne vous arrive jamais à vous, de vous parler ?

– Non, pas encore.

Et l’homme s’éloigne en haussant les épaules.

– Pfft ! souffle Monsieur Quoi, quel con !

– Ah ça pour sûr ! lui dit une petite voix sur sa droite.

Il se tourne vers elle. C’est une petite bonne femme toute maigrichonne et voûtée qui le regarde, l’œil pétillant, un rictus sur ses lèvres minces.

– Vous dites ? lui demande Monsieur Quoi.

– Je dis, ah ça pour sûr que c’est un con ! Je l’connais bien, c’est mon mari.

Et elle s’éloigne sans lui laisser le temps de réagir. 

Monsieur Quoi se reconcentre sur la recherche de son auto. Il arpente les allées en poussant péniblement son caddie. Il se fatigue, transpire, s’énerve. Il demande aux passants s’ils n’ont pas vu une petite voiture rouge, flambant neuve avec un gros auto-collant à l’arrière où est représenté un éléphant rose.

– Un éléphant rose ! s’exclame un quidam à l’estomac proéminant d’un buveur de bière assidu. J’en vois souvent le week-end au pub, et pas qu’un seul ! et il éclate de rire.

– Très drôle ! ronchonne Monsieur Quoi.

Un petit attroupement se forme bientôt autour de lui. Les gens s’inquiètent de sa santé mentale, sont pleins de sollicitude ou simplement curieux. Monsieur Quoi est complètement déboussolé, au bord de la crise de larmes.

– Calmez-vous, Monsieur, on va la retrouver votre voiture, lui dit gentiment une dame.

– Ah, je ne sais plus, je ne sais pas, se lamente-t-il.

Une idée lumineuse jaillit de son cerveau perturbé.

– Je sais ! clame-t-il, je vais appeler ma femme. Elle saura, elle. Elle sait toujours tout !

Et le voilà qui se réjouit d’avance en composant le numéro de sa femme.

– Allo ? Chérie, dit-il, figure-toi que je suis à l’Hyper-Super et que je ne sais plus où j’ai garé la voiture.

– Mais, mon amour, tu n’as jamais eu de voiture !

POINT DE VUE DE PAULO, agent de surveillance

Dans le pôle sécurité situé au-dessus de l’entrée du magasin, Paulo, l’agent de surveillance, se prend une pause. Il s’approche de la baie vitrée et observe le parking. Les aller venues des clients. Il regarde le balai incessant des autos. Paulo repère un homme posté devant l’entrée, face au parking. Son caddie déborde de marchandises. Paulo le voit tourner la tête de droite à gauche. « Encore un qui ne sait plus où il a garé sa caisse », pense-t-il. 

Parking de Blanche - agent de sécurité

Un peu plus haut, dans la troisième allée, une femme essaie de sortir son enfant du caddie. Le pied du bambin est coincé, le visage congestionné et la bouche ouverte du gamin, suggère à Paulo qu’il est en train de pleurer ou de crier. Un homme vient en aide à la mère empotée. Paf ! le marmot lui colle un coup de poing sur le nez. L’homme réplique par une bonne claque. Du coup, la mère lui balance son sac à main dans la figure. « Oh, la vache ! » s’exclame Paulo. L’homme bat en retraite, il a eu son compte. Paulo ricane, il est au spectacle.

Il revient sur son bonhomme devant le magasin. « Ah, il s’est déplacé ». Il le repère un peu plus loin, arcbouté sur son caddie plein. Il déambule, arrête les gens et reprend son errance. Un attroupement finit par se former autour de lui. Paulo se demande s’il ne devrait pas intervenir. Faire quelque chose pour cet homme qui semble égaré. Mais il est bien au chaud ici et se sent un peu faignant ce matin. Alors il reste là, à observer la détresse de l’homme. 

« Ah, le voilà qui téléphone ». Et puis, il se laisse tomber sur le sol, se prend la tête entre ses mains. « Mais il chiale ! » s’étonne Paulo. Le troupeau de gens se resserre sur l’homme assis par terre. Une femme l’a pris dans ses bras pour le consoler. La curiosité de Paulo est à son paroxysme. Il prend son blouson et descend sur le parking pour en avoir le cœur net.

– Textes écrits par Blanche Jumel en atelier Fictions & Variations

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