Poésie : Isabelle Garron, Livre-corps

Isabelle Garron, Livre-corps

« Souvent le corps traduit clairement ce que la langue refuse d’énoncer. Ce n’est qu’en comprenant comment les matériaux du corps réagissent aux forces de la vie que nous pourrons mieux nous adapter à elles dans la pensée. […] Vivant, le corps tout entier, porteur de son propre sens, raconte son histoire, debout, assis, marchant, éveillé ou endormi […] » – Mabel Elsworth Todd

La démarche d’Isabelle Garron

Isabelle Garron, poétesse met en tension la langue, interroge la présence du livre, la musicalité du langage, joue de frictions avec les images que contient un poème. Elle se demande ce qui « fait poème ». Et pour cela, elle prend appui sur le réel (quitte à perdre l’équilibre). Elle fixe les traces de son réel dans ses poèmes : « je cherche une possible expression pour dire ce que les yeux (mes yeux) ont vu, ont lu, ce que le corps (mon corps) a touché, par quoi il fut touché, vers quoi/qui il se rend depuis les événements qui le façonnent, décident ou non de ma parole ».

 Ces traces sont fragmentaires et lacunaires. Et pour échapper à la tentation de la prose, sa parole est elliptique, suspendue. Elle admet elle-même qu’elle passe par une économie de moyen. C’est sa manière à elle d’appréhender un monde fait de profusion d’images, d’informations… L’écriture est donc pour elle, d’abord, un travail de dépouillement. En éveil permanent, elle absorbe le monde qui l’entoure. L’abandonne à une lente gestation – probablement cannibale parce qu’il n’en reste que des fragments. Le silence, alors, prend corps.

Elle a dit qu’elle écrivait dans le métro, au rythme des portes qui s’ouvrent et se ferment, des passagers qui entrent et sortent, des sons qui s’enchevêtrent, s’opposent et s’amalgament. Le métro hache la pensée, puis réunit parfois, permet de se recentrer. Dans le métro, au milieu de la foule, on ne communique pourtant qu’avec soi-même. Or, les autres ne sont pas absents : ils nous interrompent avec la sonnerie d’un téléphone, nous perturbent de leurs conversations ou nous gênent d’un coup de coude dans les côtes. On est à côté par le corps, contre par l’échange mais avec par la pensée.

Comment lire les poèmes d’Isabelle Garron ?

Si vous avez l’habitude de lire des livres bien remplis, celui-ci peut vous surprendre. Il n’existe pas de mode d’emploi pour les lire (Face devant contre, Qu’il faille, Corps fût, publiés chez Flammarion). Pas de plan, pas de GPS. A vous de vous y promener intuitivement, dans l’ordre ou le désordre des pages ! Vous êtes un lecteur actif (une lectrice active aussi évidemment).

Dans ces livres, on lit des textes tronqués, écourtés, suspensifs. On voit le blanc de la page. Il y a de l’espace pour respirer (on pourrait aussi dire une « absence de conscience écologique »…) C’est un espace de construction et de destruction à la fois graphique et musical, comme une partition. Nous, on n’a plus de repère ; la ponctuation nous apparaît comme un langage crypté. On pourrait conclure à une posture, une coquetterie de la part de l’auteure. Puis, les fragments se font peu à peu écho les uns les autres. La lectrice (le lecteur) insère ses propres images et remplit les vides. C’est lui qui crée son propre montage et envisage le livre comme une multitude de petites cohérences.

Corps-voix

On pourrait lire par saccade les textes d’Isabelle Garron. Finalement, les blancs représentent une respiration, des silences, des langueurs, des suspens, des digressions. C’est une articulation lente avec des arrêts nets qui révèlent les non-dits, la retenue. Le livre impose un montage par associations d’images, correspondances d’un mot à l’autre, coupures, déchirement d’un mot.

Corps radiographié

Le livre répond au principe de la radiographie. Il présente un corps fragmenté, un puzzle. Derrière un mot, une image, une phrase, un lieu. Les mots sont disloqués. Les syllabes tranchées pour mieux y lire leur polysémie ou dévoiler le mot à l’intérieur du mot. De cette déchirure émerge l’histoire d’un corps jusqu’à son épanouissement final : l’accouchement. Les échos de rythme donnent naissance à des liens, des enchaînements, des associations, jusqu’à l’apparition d’un autre corps qui « prend corps », dont le passage laisse des traces à la fois au corps qui l’a accueilli et au corps qui est né.

En conclusion

Ce corps, entre les mains, comme l’histoire d’une femme. L’histoire du corps d’une femme. Un corps fragmenté, segmenté, morcelé. Un corps pour lequel les sutures ne sont pas évidentes. Et, à l’image du cinéma, naissent des liens, des enchaînements, des associations. Le montage, c’est le travail du lecteur, animé par ce besoin de produire du sens. Le texte est en rupture permanente. Impossible d’épuiser toutes les possibilités.

 

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