Rencontre Théâtre de la Colline, « Notre innocence », Wajdi Mouawad

Rencontre le 31 mars 2018 avec des membres de l’équipe de la pièce Notre innocence de et mise en scène par Wajdi Mouawad au Théâtre de la Colline.

Le Théâtre de la Colline a accueilli 15 participants Rémanence des Mots lors d’une rencontre organisée par Bertrand Brie, des Relations au Public. A cette occasion nous avons pu dialoguer avec Vanessa Bonnet — Assistante à la mise en scène ; Lucie Digout — Comédienne ; Jade  Fortineau — Comédienne ; Julie Julien — Comédienne. Nous avons pu échanger sur la création du texte, du spectacle et leur expérience artistique avec l’équipe de plateau et le metteur en scène.

Nous avons rencontré les comédiennes quelques heures avant leur entrée en scène, elles sont revenues sur la genèse du spectacle Notre innocence. Le projet est d’abord une résidence de Wajdi Mouawad au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique. Le point de départ à la pièce, imaginé par l’auteur, est le souvenir du suicide d’un étudiant en section écriture à l’époque où il était étudiant en théâtre. L’auteur va donc interroger chaque comédien sur des points intimes très divers afin de rassembler la matière de la pièce. Il instaure un dialogue permanent avec chaque participant au projet. Véritable conteur, il peut raconter un film, une expérience personnelle pendant des heures et laisser le temps agir pour permettre aux idées, aux émotions des comédiens d’émerger à leur tour. Après ce stade de don, il recueille la parole des autres. Si Wajdi Mouawad utilise ces entretiens pour développer son projet artistique, il ne retient que ce qui lui fait écho. Et de cette matière, il crée une fiction, celle du suicide de Victoire et du deuil de ses camarades de classe. Il incite les comédiens à écrire et retient certains fragments de leurs textes. Le projet fini, la réalité dépassera la fiction, car Camille, l’une des comédiennes de l’équipe, meurt brutalement. C’est un choc pour chacun et c’est un deuil que toute l’équipe partage.

Alors, Notre innocence qu’est-ce que c’est ? C’est un nouveau projet, un an après, qui ne s’affranchit pas totalement du précédent (et, peut-être même, dialogue avec) : des entretiens, une place pour le vécu commun avec quelques éléments sur le drame de Camille. Il y sera encore question du deuil. 7 comédiens supplémentaires rejoignent le groupe. Wajdi Mouawad compose avec l’expérience de chacun et les événements pour générer une autre pièce. L’intime est moins prégnant que dans Victoires pour laisser place à des questionnements de génération. Les entretiens entraînent un lien d’intimité avec chacun qui libère la parole et permet au flux créatif de Wajdi Mouawad d’entrer en résonance. Les sujets de discussion brassent large. Lorsque ce qu’exprime le comédien réveille une obsession de l’auteur, les mots du comédien sont « pris par son prisme » à lui. Il sélectionne et tisse une toile. Vanessa Bonnet évoque une matière d’abord flottante, que Mouawad porte au-delà. Il lui donne un espace d’incarnation.

Le processus d’écriture de Wajdi Mouawad est donc d’abord instinctivement fleuve, puis vient le moment de la « coupe radicale ». Il n’hésite pas à diviser le texte par deux, alors que les comédiens ont déjà commencé à apprendre et répéter leur texte. Si les comédiens ont pu s’attacher aux personnages qu’ils jouaient et être déroutés par ces coupes, à force de répétition, ils se détachent de la part intime dont ils ont fait don au projet.

Alors, Notre innocencecommence avec 18 comédiens face à 750 spectateurs. « Un monstre à 18 têtes »(dixit Julie Julien) avec un seul souffle, une seule voix qui rejoint un état de transe pendant 32 minutes.  Ce chœur symbolise le geste collectif que voulait poser Mouawad, sans concessions, en créant un espace où les individus sont dépassés par ce même collectif. Parce que le moment entre les coupes radicales et la première était très court, les comédiens ont dû appréhender la pièce dans l’urgence, hors de toute zone de confort. Aucun temps pour l’analyse n’était possible, ils ne pouvaient plus que s’appuyer les uns sur les autres. C’est un rapport « brut et instinctif » à leur rôle. La force du groupe contenait chaque individu et les engageait, faisant barrage à la panique. Ils doivent vivre, respirer ensemble après une suite de renoncements. Ils peuvent être en désaccord avec certaines paroles du chœur, certains intervalles rythmiques. Maisils acceptent finalement de faire partie de ce tout. Et c’est ce tout que le spectateur reçoit dans sa violence et sa beauté.

Laisser un commentaire