Yoko Tawada et la langue trouée/ Observer la langue et la manier

Yoko Tawada et la langue trouée

Narrateurs sans âmes de Yoko Tawada : observer la langue et la manier

Yoko Tawada est japonaise. Elle a grandi au Japon. La situation économique est compliquée après la Seconde Guerre mondiale et ses parents sont souvent au chômage. Son père a un rêve : créer une maison d’édition. Ses parents économisent un long moment pour s’offrir une représentation des Trois sœurs de Tchekhov. Une pièce fantôme dans la vie de cette famille marquée par cette évocation de Moscou, ville inaccessible, les sœurs répétant « À Moscou, à Moscou, à Moscou ». Cette succession de mots — qui désignent une ville —, dans le langage familial, représente une chimère. Dans le regard de Yoko Tawada, enfant, il s’agit d’un unique mot qu’elle ne raccorde aucunement à une ville. Chaque fois que le père de Yoko Tawada évoquera son rêve de maison d’édition, son épouse de répondre « À Moscou, à Moscou, à Moscou ». Il finira quand même par créer sa maison d’édition du nom de « À Moscou, à Moscou, à Moscou ».

C’est donc naturellement que Yoko Tawada a appris le russe. C’est dans cette même logique qu’elle a emprunté le Transsibérien pour faire ses études en Russie. Mais finalement, elle a poursuivi le voyage un peu plus à l’est, jusqu’en Allemagne où elle a étudié l’allemand. Elle est passée d’une ville baignée de lumière à une ville entourée d’ombres : J’ai grandi dans un espace éclairé jusque dans ses moindres recoins. Pour ma mère, toute parcelle d’obscurité rappelait la Seconde Guerre mondiale. D’où l’image de Tokyo, ville étincelante, illuminée nuit et jour. L’économie japonaise s’est développée en effaçant la guerre sous la lumière des ampoules. En Allemagne, pour la première fois, j’ai su que la nuit était obscure. Et découvert la beauté des bougies sur les tables.

Narrateurs sans âme est un très court texte de 80 pages extrêmement condensées et dans lequel fusionnent plusieurs genres : réflexions sur la langue et la traduction, les imaginaires, le voyage, son passé familial sous forme d’essai, de poème, de conte, d’autobiographie, de fiction… L’âme va moins vite que l’avion. Alors quand on va dans un autre pays, on a un peu d’avance sur son âme, c’est l’un des nœuds de sa réflexion.

Son traducteur français (allemand-français), Bernard Banoun, a traduit également l’italien et l’espagnol. Il résume le rapport des idéogrammes à l’alphabet latin de Yoko Tawada ainsi : Allemand et japonais : ce sont deux systèmes de pensée, deux œuvres différentes à thèmes communs. Yoko le dit souvent : lorsqu’elle parle l’anglais, elle se traduit de l’allemand, alors qu’elle ne se traduit pas du japonais lorsqu’elle parle l’allemand.

Yoko Tawada écrit en japonais, mais aussi en allemand, parfois dans deux langues en même temps. Le texte original et le texte traduit n’ont pas une simple relation de subordination, la traduction est toujours une « sortie » (Öffnung). Par exemple, son nom, Yoko Tawada, se transforme dès qu’il passe une frontière, d’autant plus s’il passe d’une langue alphabétique à une langue à idéogrammes ou vice versa, parce qu’en japonais le nom de famille précède le prénom. Ce serait plutôt Tawada Yoko, et Yoko — son prénom signifie « enfant des feuilles », invisible dans la version alphabétique.

J’ai eu un tel coup de foudre pour ces auteurs [Müller, Benjamin et Kafka] que j’ai voulu le partager avec des amis allemands. J’ai compris qu’une langue est d’abord une vibration, une force vivante qui circule entre individus. L’important n’est pas qu’elle soit ou non « maternelle », mais qu’elle puise son énergie dans le corps et qu’elle s’extériorise. À partir de là, j’ai cessé de me dire : « Cette langue est la mienne, celle-là ne l’est pas ». Écrire, n’est-ce pas manier une langue étrangère de toute façon ? Lire, n’est-ce pas lire dans une langue étrangère ? 

Cette perception du monde par le regard embarrasse Yoko Tawada. Elle voudrait percevoir l’Europe « avec la langue » pour « franchir la frontière qui sépare l’observateur de l’objet. Car ce qu’on a mangé va dans l’estomac et ce qu’on a dit arrive dans la chair via le cerveau. » Elle assimile la langue lue ou entendue à l’acte de manger.

L’organisme assimile les mots comme autant de mets délicieux. Le « S » a du goût. Yoko Tawada est fascinée par l’affiche publicitaire avec un mot comprenant 7 « s ». À force de le répéter, sa bouche a pris un goût étranger. Les mots ont transformé son corps : Les sons ö par exemple pénétraient trop profondément dans mes oreilles et les sons r me raclaient la gorge. Certaines expressions me donnaient la chair de poule, par exemple « taper sur les nerfs », « en avoir par-dessus la tête », ou « finir en eau de boudin »Pour la plupart, les mots qui sortaient de ma bouche ne correspondaient pas à ce que je ressentais. Mais je constatais aussi que ma langue maternelle ne me fournissait pas davantage les mots correspondant à ce que je ressentais.

 

Pour Yoko Tawada, l’écriture de chaque texte produit un excédent qui ne trouvera sa place que dans un autre texte, qu’une langue toujours « essaie de détruire une autre langue vivant sous le même crâne ». Elle conclut même de manière radicale : « Tous les mots sont morts ou plutôt, c’est moi qui suis morte dans cette langue » quand elle évoque le retour à la langue maternelle.

Elle ajoute que « Les langues sont faites de trous ». Il manque un grand nombre de mots. Quand le mot n’existe pas dans la langue cible, la traduction opère un jeu de périphrases et emprunte un itinéraire sinueux pour approcher le mot. Cela a pour effet de réinterroger la langue (et peut-être l’empêcher de mourir). Ryoko Sekiguchi, traductrice japonaise écrivant en français relate son expérience avec le mot tanuki, un animal populaire dans l’imaginaire japonais dont le dictionnaire ne pourra donner d’autre définition que « sorte de blaireau japonais ».

La démarche de Yoko Tawada prend en compte cette difficulté, ce « manque » dans la langue comme élan littéraire : Les mots qui m’intéressent sont plutôt ceux qui font défaut à une langue. Je cherche les lacunes, les trous et les fissures par lesquels jaillit la vie de la littérature.

« Les images se transforment en mots et forment des phrases ». La différence entre une écriture phonétique et une écriture idéogrammatique est que la dernière comporte déjà des images à la base de sa structure. Le sens d’un mot découle d’une image, ce qui n’est pas le cas des écritures phonétiques. Yoko Tawada se situe dans cet écart. Elle rappelle que le mot japonais kaku signifie à la fois « écrire » et « dessiner ». Dans l’enfance, elle ne faisait pas cette distinction. Ainsi quand elle a quitté les idéogrammes pour l’alphabet, elle a eu l’impression d’un vide dans les lettres alphabétiques, les percevant comme des « corps sans messages ».

Pour elle, idéogramme signifie « logique, abstraction, conceptualisation » ; écriture syllabique : tons, sentiments, humeurs et changements. Tout idéogramme a au moins une signification. Le regard fabrique le sens par rapport à ce qu’il voit, aussi, « Un auteur ne décrit pas un arbre qui est déjà là, il pose un signe, un signe graphique ou un signe de ponctuation, ou peut-être une tache d’encre et la réalité se modèle sur cela ».

La poésie raconte ce trajet du manque. La poésie questionne l’espace d’une page. Elle envisage sa propre langue comme une langue étrangère et lui donne un nouvel éclairage ou tout simplement révèle l’essence de la langue sous notre nez qu’on ne regarde plus, trop habitué.

  • A lire

Narrateurs sans âmes, Yoko Tawada, Editions Verdier

L’astringent, Ryoko Sekiguchi, Editions Argol

  • A écouter

Franceculture : emissions de poésies

  • Pour prolonger l’expérience

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