Écrire avec ou contre l’IA

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Il suffit d’évoquer l’intelligence artificielle dans un atelier d’écriture pour que la pièce change de température. Certains haussent les épaules, d’autres s’inquiètent, quelques-uns avouent à voix basse qu’ils s’en servent déjà. Douce saveur !

Il y a d’abord la peur d’être remplacé (peut-être que nous le sommes déj). Il y a aussi un sentiment d’injustice : ces systèmes ont appris à écrire en lisant des millions de livres, souvent sans que leurs auteurs aient donné leur accord (alors qu’ils nous faut parfois des heures pour écrire une phrase). Et il y a une question plus profonde, plus vertigineuse : si une machine peut produire un texte correct en quelques secondes, à quoi bon apprendre à écrire ?

Quelques repères

En 2023, les scénaristes d’Hollywood font grève pendant près de cinq mois. Parmi leurs revendications figure l’encadrement de l’IA : ils refusent que des studios leur demandent de réécrire des textes produits par une machine, à moindre coût. Ils obtiennent des garanties. Pour la première fois, des écrivains négocient collectivement leur place face à l’IA.

En 2024, au Japon, la romancière Rie Kudan reçoit le prix Akutagawa, l’un des plus prestigieux du pays. Elle déclare qu’une petite partie de son roman, de l’ordre de quelques pour cent, a été écrite avec ChatGPT, dont le livre parle d’ailleurs. Le débat qui suit montre combien la frontière reste floue : un outil cité dans un roman en devient-il le coauteur ?

Enfin, aux États-Unis, des écrivains ont attaqué en justice des entreprises d’IA pour avoir entraîné leurs systèmes sur leurs livres sans autorisation. L’un de ces procès, contre l’entreprise Anthropic, s’est conclu en 2025 par un accord d’environ 1,5 milliard de dollars au profit des auteurs. La question de la propriété des textes, qu’on croyait réglée, est redevenue… brûlante.

L’affaire de la rentrée

Le débat a fait irruption en France à l’automne 2026. Le 21 septembre, l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien reçoit le prix du Roman Fnac pour C’était ça ou mourir, paru chez Grasset, l’un des succès de la rentrée. Le jour même, un compte jusque-là presque inconnu sur le réseau X affirme que le roman a été écrit presque entièrement par une IA, en s’appuyant sur un logiciel américain de détection. Le message est vu des millions de fois.

L’auteur dément catégoriquement. Il explique avoir commencé le livre en 2017 et achevé un premier jet en 2019, avant l’arrivée des outils d’IA générative grand public, et dénonce un climat hostile à son égard. Grasset lui renouvelle sa confiance et dénonce une campagne de haine. L’écrivain interrompt sa tournée en France et rentre au Canada. Pendant ce temps, les ventes du roman continuent de grimper.

À l’heure où nous écrivons, rien n’est établi, et la fiabilité de ces détecteurs fait elle-même débat. Mais l’affaire révèle quelque chose de nouveau : désormais, un texte peut être soupçonné de ne pas avoir été écrit par la personne qui le signe, et un logiciel peut prétendre en juger. Savoir qui a écrit un livre, question que l’on croyait résolue par la couverture, redevient une énigme.

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Un vieux rêve d’écrivains

On oublie souvent que les écrivains rêvent de machines littéraires depuis longtemps.

En 1961, Raymond Queneau publie Cent mille milliards de poèmes : dix sonnets découpés en languettes, dont chaque vers peut se combiner avec ceux des autres. Le lecteur dispose ainsi de plus de poèmes qu’il ne pourrait en lire en une vie entière. Le livre est déjà une machine.

En 1967, Italo Calvino donne une conférence où il imagine une machine capable d’écrire des romans. Il se demande ce qu’il resterait alors à l’écrivain. Sa réponse est étonnamment actuelle : la littérature ne disparaîtrait pas, elle se jouerait dans la lecture, dans le regard qui donne sens au texte.

En 1981, des membres de l’Oulipo fondent l’ALAMO, l’Atelier de littérature assistée par la mathématique et les ordinateurs. Ils y explorent ce que la machine peut apporter à l’écriture, non pour remplacer l’écrivain, mais pour inventer de nouvelles formes.

L’IA d’aujourd’hui n’est donc pas une rupture absolue, elle réalise, avec une puissance démeusurée, un rêve que la fiction avait déjà formulé, et dont elle avait déjà pensé les limites.

Contre, avec, ou à côté

Face à l’IA, trois attitudes se dessinent chez ceux qui écrivent. Aucune n’est absurde (à notre sens).

Écrire contre. L’écriture n’est pas seulement une manière de dire ce qu’on pense : c’est une manière de penser. C’est en cherchant le mot juste qu’on découvre ce qu’on voulait dire, en raturant qu’on comprend ce qui sonnait faux. Déléguer ce travail à une machine, c’est renoncer à cette découverte. À cela s’ajoutent des raisons éthiques : la question des textes utilisés sans accord, et le risque d’une écriture uniformisée, où tout finirait par se ressembler.

Écrire avec. D’autres y voient un outil parmi d’autres, comme le dictionnaire des synonymes ou le premier lecteur à qui l’on tend son manuscrit. L’IA peut aider à débloquer une idée, à tester une variante, à repérer une répétition. Tant que l’écrivain garde la main et fait les choix, disent-ils, l’outil ne change pas la nature du geste.

Écrire à côté. Il existe une troisième voie, peut-être la plus féconde. Une IA produit volontiers le texte le plus attendu, celui qui ressemble à tous les autres. Lui demander une scène permet de voir, noir sur blanc, le cliché qu’on aurait pu écrire. On s’en sert alors comme d’un repoussoir : on écrit contre ce qu’elle propose, pour trouver ce qu’elle n’aurait jamais trouvé.

Ce que l’atelier apprend vraiment

Alors, à quoi sert encore un atelier d’écriture ? Peut-être à ce qu’il a toujours fait, sans toujours le dire.

Dans les ateliers de Rémanence des mots, on n’apprend pas seulement à produire des textes. On apprend à les regarder de près : voir pourquoi une scène fonctionne ou s’effondre, pourquoi un personnage existe ou reste en carton, pourquoi un détail sonne juste. On écrit, on lit à voix haute, on écoute les autres, on réécrit. C’est un travail de lecture autant que d’écriture.

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Or c’est précisément ce que la machine ne fait pas à notre place. Elle produit, vite et beaucoup. Mais choisir entre deux versions, sentir ce qui manque, décider qu’un texte correct n’est pas encore un texte vivant : ce jugement-là reste le nôtre. Calvino l’avait pressenti : si la machine écrit, la littérature se joue dans la lecture.

Si produire des textes devient facile, la compétence rare devient la lecture. L’atelier n’est pas menacé par l’IA. Il devient le lieu où l’on apprend à lire ce que les machines écrivent, et à écrire ce qu’elles n’écriront pas.

Ni pour, ni contre

Alors, avec ou contre l’IA ? Ni l’un ni l’autre. Nous l’utilisons nous-mêmes, et nous la considérons comme un outil, au même titre qu’un dictionnaire ou un correcteur.

Ce qui compte surtout, à nos yeux, c’est l’honnêteté. Reconnaître qu’on s’en sert, ou qu’on ne s’en sert pas. Dire ce qui vient de soi et ce qui vient de la machine. C’est ce contrat de confiance avec le lecteur qui est en jeu, bien plus que l’outil lui-même.

Et si vous avez envie de retrouver le plaisir d’écrire sans écran, venez participer à l’un de nos ateliers. Il n’y sera question ni d’IA ni d’internet : seulement une feuille, un stylo, et votre imagination.


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 Rémanence des mots est un organisme de formation et propose des ateliers d’écriture


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