« Le motif dans le tapis », Henry James

En préambule, il est intéressant de souligner le vertige ressenti à la lecture de ce livre, livre qui raconte lui-mêmel’histoire d’un homme chargé de faire une critique littéraire.

« Le motif dans le tapis », célèbre nouvelle de Henry James met en action une série de personnages dont l’énergie sera consacrée à percer le secret contenu dans l’œuvre d’un écrivain reconnu. Selon l’auteur lui-même, ce secret n’a pas encore été mis à jour malgré un succès critique et public certain. De plus, il estime ne pas avoir la responsabilité de le dévoiler.

Les personnages de la nouvelle, se débattant avec l’idéed’une intention cachée derrière l’œuvre de l’écrivain qu’ils admirent, en sont réduitsà égrener des tentatives de définitions, aucune n’approchant l’intention – soi-disant – cachée derrière le texte.

Cette chose est tour à tour appelée« ce petit truc », ce « trésor caché », « ce canevas exquis », cette « idée », ce « secret », cette « idole à dévoiler », « la plus belle et solide intention de toutes », que « personne ne voit », « chose particulière pour laquelle j’ai essentiellement écrit des livres ». Et enfin, cette image, le « motif dans le tapis », donnera le titre à la nouvelle. Il s’agit donc de discerner et décrypter le motif à l’intérieur du tapis. 

« Est-ce un élément dans le style, ou quelque chose dans la pensée ? Un élément de forme ou un élément de sentiment ? », se demande le narrateur et personnage principal, critique littéraire de son état. « En tout cas, [précise l’auteur qu’il tente de convaincre de dévoiler son secret] ça ne peut pas être décrit en jargon de journaliste ». Le narrateur, à force d’interrogations sans réponses, finira par douter de l’existence de ce mystérieux adjuvant dont le rôle est de donner sens et cohérence à l’œuvre, et en justifier l’existence même. 

Cette situation entretient un flou sur lequel Vereker, l’auteur décortiqué, prend soin de rassurer le narrateur car, selon lui, tout cela serait « très clair si on avait déjà soupçonné » cette chose « palpable comme du marbre de cheminée ».

Malheureusement, une suite de rebondissements fera longtemps miroiter la révélation avant de refermer définitivement la porte au nez du narrateur. Cette absence de substance supplémentaire révélée le fera ainsi douter de la valeur réelle de l’œuvre en question :

« Lorsque je lui rétorquai que la page imprimée avait été inventée justement pour rendre les mots visibles, il m’accusa d’être fielleux […] »

Ainsi, ce sens secret tant attendu et finalement introuvable, pourrait tout aussi bien être une farce, une supercherie.

Corvick, l’ami très proche de notre protagoniste, lui aussi très investi dans sa quête, prétendra avoir trouvé la solution de l’énigme, lorsqu’il lui écrira ces mots : « La seule raison de ne pas le voir, c’était l’insondable vulgarité de notre époque, où tout le monde était souillé, et dénué de goût et de sentiment. C’était énorme mais c’était simple, c’était simple mais c’était énorme, et en prendre finalement conscience était une expérience tout à fait à part. » Malheureusement, comme l’auteur, il emportera son secret dans la tombe, laissant notre critique définitivement privé de réponse.

Comme le note le philosophe Clément Rosset, dans Traité de l’idiotie, qui revient sur cette nouvelle de Henry James : « […] à la fin du récit, nous n’en savons pas plus qu’au début : entre A et B, finalement, rien ne s’est passé. Nous ne sommes même plus sûrs qu’il y avait quelque chose à découvrir. »

En fin de compte, la nouvelle illustre la tentative infructueuse de définir l’essence – vue comme métaphysique, et donc difficilement appréhendable – de la littérature et de tout art en général. Ainsi la tentation de vouloir voir autre chose que ce qui est écrit noir sur blanc dans une œuvre relève d’un sentiment illusoire, presque mystique, de chercher autre chose (en définitive, un sens caché). Et pourtant cette chose introuvable est bien ce qui distingue l’œuvre d’art de toute autre production humaine, et les œuvres resteront Art tant qu’elles posséderont cette chose introuvable.

« La quêtedu secret ne doit jamais se terminer car elle constitue le secret lui-même. »


Tzvetan Todorov

Cet échange entre l’écrivain et le critique au milieu de la nouvelle ne dit pas autre chose :

« – Mon œuvre ? 

– Votre secret, c’est la même chose. »

Thomas Da Costa

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