
Une redéfinition du roman graphique
Chris Ware : une figure majeure de la bande dessinée contemporaine
L’œuvre de Chris Ware s’impose comme l’une des plus singulières et exigeantes du roman graphique contemporain. À la croisée de l’illustration, du design et de la littérature, elle interroge la plasticité du médium et son potentiel narratif. Né en 1967, Ware se distingue dès les années 1990 avec Jimmy Corrigan, the Smartest Kid on Earth (2000), un album où se déploient déjà les éléments qui caractériseront son travail : une mise en page rigoureuse, presque architecturale, une typographie soignée et un usage du langage graphique qui dépasse la simple illustration du texte.
Ce qui frappe chez Ware, au-delà de la précision quasi maniaque du trait, c’est la manière dont il parvient à exprimer la mélancolie, l’isolement et l’érosion du temps au moyen d’une structure narrative éclatée. Son approche dépasse le cadre du roman graphique pour convoquer des questionnements relevant à la fois de la littérature, de la philosophie et des arts visuels.
L’architecture du récit dans Building Stories
Paru en 2012, Building Stories est sans doute l’ouvrage le plus ambitieux de Ware. Plutôt qu’un livre unique, il s’agit d’un coffret rassemblant quatorze objets narratifs – albums, journaux, feuillets, planches cartonnées – dont l’agencement défie toute linéarité. Cette multiplicité des formes, loin d’être un simple procédé formel, fait écho à la nature fragmentaire du souvenir et à la difficulté de reconstruire une existence à partir d’éléments épars.
L’histoire, ou plutôt les histoires, suivent principalement une femme anonyme, une ancienne étudiante en art marquée par l’inertie de son quotidien. Le récit s’attarde sur son rapport au monde, ses incertitudes, la solitude inhérente à son existence. L’immeuble dans lequel elle vit devient une métaphore de cette intériorité en ruines, chaque étage semblant renvoyer à une strate temporelle distincte, une trace du passé imbriquée dans le présent.
Ware évite toute forme d’emphase et privilégie une écriture du détail, une attention portée aux gestes infimes, aux silences, aux non-dits. L’apparente froideur du dessin, géométrique et épuré, contraste avec la densité émotionnelle du récit, où l’ennui, le regret et l’éphémère se trouvent retranscrits avec une acuité remarquable.

Une œuvre qui redéfinit le roman graphique
Ce qui fait la singularité de Building Stories, au-delà de sa structure matérielle inédite, c’est son rapport au lecteur. Dépourvu d’un ordre de lecture imposé, le coffret invite à une expérience active : chacun construit son propre parcours à travers ces fragments, recomposant le récit selon une logique qui lui est propre. Cette approche rappelle certaines expérimentations littéraires, notamment celles de Marc Saporta (Composition n°1) ou de B.S. Johnson (The Unfortunates), où la lecture devient une forme d’errance dans un espace textuel non linéaire.
Mais chez Ware, cette discontinuité trouve une résonance particulière dans le médium même de la bande dessinée. La mise en page, les jeux de correspondances entre les images et les variations de style permettent une construction du sens qui échappe au texte seul. C’est en cela que Building Stories ne saurait être réduit à un simple exercice de style : il s’agit d’une véritable méditation sur la mémoire, le temps et la manière dont l’image peut en restituer la matière fluctuante.
Avec Building Stories, Chris Ware ne se contente pas d’élargir les possibilités du roman graphique. Il propose une expérience de lecture où l’affect se mêle à la structure, où l’émotion naît de la forme elle-même. Loin d’être un simple récit éclaté, l’œuvre fonctionne comme un palimpseste, une architecture mouvante où chaque élément renvoie à une constellation plus vaste, celle de la condition humaine elle-même.
▶ Retrouvez d’autres articles de conseils ici
▶ Rémanence des mots est un organisme de formation et propose des ateliers d’écriture




