Christine Rogala, photographe [Talents de participants]

Les participants Rémanence ont des talents [Christine Rogala, photographe]

 A l’image de la curiosité de Rémanence des mots, de ses animateurs d’ateliers d’écriture et de ses intervenants, les participants aux ateliers ont des talents. Nous aimons mettre en lumière les projets créatifs, instructifs ou étonnants de ceux-ci. Christine Rogala est photographe et nous présente ses projets, son rapport à l’image, à la photographie et quelques clin d’œil discrets (mais notables) à l’écriture !

Qu’est-ce qu’un bon appareil photo ?

C’est un appareil adapté au projet.

J’ai, par exemple, un appareil que j’aime beaucoup, c’est un Contax T3, un appareil argentique 35mm compact, automatique, avec un mode priorité ouverture. J’adore les photos que je fais avec cet appareil, que je charge généralement en N&B. Mais comme avec tous les appareils compacts, il y a quand même un gros problème de parallaxe (l’œilleton n’est pas au même niveau que l’objectif, donc il y a un décalage entre ce qu’on voit et la photo qui est prise), donc il faut que les photos puissent se prêter à un cadrage un peu aléatoire… Mais c’est aussi ce décalage par rapport à la réalité, avec un grain assez cinématographique, qui lui donne son côté poétique. Surtout en N&B.

J’ai aussi un Canon EOS 5D, qui est un très bon appareil numérique, mais en même temps il est très lourd, et les objectifs le sont aussi, donc je ne fais pas des kilomètres avec ce poids-là en bandoulière…

Comment sais-tu que tu as pris une photo réussie/aboutie ?

Ça dépend du contexte, mais il y a certaines évidences, et je parle d’une sensation physique. Quand je suis en présence d’une image dont l’harmonie est telle (pour moi, bien sûr) que mon cœur s’accélère, c’est bon signe. Mais je peux aussi être dupée par une émotion qui est plus de l’ordre de la rencontre que de la création. Je peux avoir du mal à me défaire d’une photo dont le contenu émotionnel (lié au contexte dans lequel la photo a été prise) m’en cache la pauvreté esthétique. Heureusement, il y a des surprises dans les deux sens.

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©Christine Rogala – « Françaises »

A quelle nécessité, selon toi, répond la photographie ?

Pour moi, la photo est assez thérapeutique. Il y a une volonté de s’ouvrir au monde, de dépasser un côté un peu autiste, tout en étant protégée par l’appareil. La photo permet de rester spectateur (on ne s’implique pas complètement dans l’action qui nous intéresse : on la regarde) tout en étant un peu acteur quand même (On n’en fait pas rien, on va à la rencontre de cette action, et on choisit de déclencher). Elle permet de contrôler la distance qu’il y a entre soi et le monde. D’autant que pour moi, la photo a d’abord été la photo de rue, donc une tentative de sortir de mon monde intérieur pour me concentrer sur ce qui se passe à l’extérieur.

En prenant des photos, réponds-tu à un désir de fiction ?

Pas sûre. C’est vraiment un désir d’images. Qui peuvent raconter des histoires, bien sûr, mais ce n’est pas ce qui me guide. En photo de rue, en tout cas, il y a quelque chose de plus existentiel, de l’ordre de la coïncidence entre ma présence et une action complètement extérieure à moi, dont je témoigne parce que je suis là au bon moment. Ça répond plus à un besoin de kairos. C’est le fameux « instant décisif » de Henri Cartier-Bresson. Ce moment très précis où les actions entrent en harmonie avec leur environnement, si l’on est à la bonne place, avec le bon point de vue. Il y a quelque chose de très satisfaisant à déclencher à ce moment précis, une sorte de plénitude.

C’est un peu différent quand je fais des portraits, dans le cadre d’un projet comme « Françaises » , parce que la photo devient plus une excuse pour faire des rencontres. C’est un plaisir très différent.

Quel rapport entretiens-tu avec ton sujet (personne, lieu, objet, effet) ?

J’ai beaucoup de reconnaissance envers mon sujet, quel qu’il soit. Pour m’avoir donné à voir une image qui m’ait fait suffisamment de bien pour que j’ai envie de la conserver au-delà du moment vécu.

Quant aux relations que j’entretiens avec les personnes que je photographie, il n’y a vraiment pas de règles. J’aime bien prendre mon temps et faire connaissance avec les personnes que je photographie, mais en même temps, il se passe parfois, dans l’urgence de la situation (parce qu’on sait qu’elle est vouée à être très courte), une sorte d’audace, de complicité immédiate, de don spontané, qui sont très séduisants.

Quelle différence y a-t-il entre une photo en studio, une photo, en extérieur, une photo en intérieur ?

En studio, c’est un peu particulier, parce qu’il y a forcément une mise en scène. Qui peut également exister en décor naturel, intérieur ou extérieur, mais qui est obligatoire en studio. Donc pour moi, la différence est plus là. Entre la photo « volée », spontanée, et la photo mise en scène. Mon caractère m’amène plus à m’adapter à une situation pour en tirer le meilleur possible, qu’à la créer complètement. Je ne l’ai fait qu’avec « Les femmes de ma vie », en créant un dispositif assez précis et contraignant, mais dans lequel les femmes en question étaient, malgré tout, complètement libres de leurs mouvements. Pour « Françaises » , c’est un peu entre les deux. Je photographie toujours en lumière naturelle, ou avec les lumières artificielles qu’il y a chez la personne, si c’est à l’intérieur, mais c’est quand même moi qui place la personne dans son environnement, donc il y a une part de mise en scène, mais qui reste timide.

©Christine Rogala – « La Traversée/The Drive »

Qu’est-ce qui déclenche le désir de créer une série de photos ? As-tu besoin de ce cadre, cette contrainte de départ pour créer dans la continuité ?

Oui. Je n’ai jamais d’appareil sur moi, en dehors d’un projet. Je prends très peu de photos souvenirs. Avoir un projet me motive et donne une cohérence à ce que je fais. Même si c’est très ouvert. Quand j’ai traversé les États-Unis sur les traces de Kerouac, la seule contrainte que je me suis donnée, c’est de suivre cette route, tracée des dizaines d’années plus tôt par un héros de roman. C’est donc très libre, mais pendant ces quelques semaines, toute mon existence est tendue vers ces deux voyages : celui de Sal Paradise et le mien. Mes rencontres sur la route en sont forcément affectées.

Le mouvement, la lumière, la matière, crois-tu que l’on peut les faire vivre aussi dans l’écriture ?

Oui, sans aucun doute. Étrangement, ma toute petite expérience de l’écriture est très différente, dans le processus. Autant, en photo, je fais principalement des images à partir de situations existant dans la réalité, autant, en écriture, il y a une espèce de va-et-vient entre les mots et les images mentales, mais d’une certaine manière, je suis plutôt dans la mise en scène. Les mots font naître des images, assez cinématographiques, qui entraînent d’autres mots et ainsi de suite… Tout se passe dans l’imaginaire et s’autoalimente. Le réel est déjà modifié lorsqu’il sert de toile de fond.

Comment définirais-tu ton/tes point(s) de vue ? Tu as fait une série de photos des chambres où tu as dormi mais au lieu de prendre en photo les chambres, l’intime, tu as braqué ton objectif vers l’extérieur, qu’est-ce que cela raconte ?

Je pense que c’est assez contextuel. Lorsque je voyage, je suis davantage tournée vers l’extérieur. Ces chambres sont souvent des lieux de passage, pas forcément des endroits que j’investis intimement. Et puis ça rejoint aussi ce que je disais plus haut ; la photo me met en lien avec le monde extérieur. La chambre avec vue est un peu une métaphore de l’appareil photo. On peut regarder la vie se dérouler à distance, en protégeant son intimité justement.

 Manuscrit de Jack Kerouac - © Christine Rogala

Tu as créé plusieurs séries photographiques dont une retraçant le trajet de « Sur la route » de Kerouac, un prétexte à l’expérience. Quelles traces du roman tes photos portent-elles, d’après toi ? Au-delà du dialogue entre les lieux de l’époque de Kerouac et ceux, transformés, que tu as traversés, quel dialogue es-tu parvenu à tisser avec la personne que tu étais 20 ans auparavant ?

Je ne sais pas. Je pense que mes liens, avec le roman, existent comme des fils conducteurs. Je ne crois pas beaucoup au hasard. Je pense que l’énergie qu’on met dans un projet est très puissante. Ainsi, j’ai croisé, sur ma route, « par hasard » beaucoup de signes qui faisaient référence au projet. Par exemple, chez la première personne inconnue chez qui j’ai dormi, à Iowa City, il y avait, accroché au mur, une image de Kerouac, réalisée, par elle-même, en micro-écriture reprenant le début de Sur la route.

J’ai aussi rencontré, à Berkeley, la personne qui a installé le système sonore du célèbre bus des Pranksters (cf. Acid Testde Tom Wolfe). Ce bus, le Further, était conduit à une époque par Neal Cassady, le vrai Dean Moriarty de Sur la route.

Ça ne veut pas dire que ça laisse des traces dans mes photos, mais peu importe en fait. Les raisons pour lesquelles on fait les choses nous appartiennent, ce qui compte c’est de faire. Lorsqu’on fait quelque chose qui nous semble juste, ça finit toujours par résonner chez quelqu’un d’autre…

Tu as créé un dialogue entre la vidéo et la photo, comment pourrait-on le faire entre la photo et l’écriture sans que l’un contredise l’autre, en évitant les redondances ?

Ce dialogue entre photo et vidéo était un peu particulier, parce qu’il partait du principe que l’unité de temps, le simple fait de travailler librement, au même moment, en conscience, suffisait à ce que ce soit un projet commun. Et de fait, les correspondances sont parfois étonnantes… Le même jeu aurait pu se faire entre photo et écriture.

Dans un atelier, un jour, on nous avait proposé de travailler par deux. Chacun(e) avec un appareil photo. On avait dix minutes pour faire une image, puis dix minutes pour écrire à partir de l’image de l’autre. On repartait ensuite de l’écrit de l’autre, sur notre image, pour refaire une image qui entre en résonance avec le texte. Et ainsi de suite. Un dialogue se créait comme ça, avec des contradictions et des redondances, et puis des décalages qui emmènent ailleurs… toute la vie d’un dialogue quoi !

Quels artistes (au sens large) t’inspirent ? Quels artistes t’inhibent ?

Je ne sais pas, il y en a tellement. Ce sont probablement les mêmes qui m’inspirent et qui m’inhibent…

Très en vrac et très loin de l’exhaustivité : Kerouac évidemment, Cartier-Bresson, Todd Hido, Harry Gruyaert, Jane Campion, Milos Forman, Jan Saudek,  Hofesh Shechter, Vandekeybus, Edward Hopper, Mucha, Pina Bausch, Kate Bush, Simone de Beauvoir, Sylvie Guillem, Egon Schiele, Wong Kar-Wai, Steve Mc Curry, Depardon, Diane Arbus, Count Basie, Romy Schneider, Benoit Philippon ( ;-)), Bertrand Cantat, Jim Morrison, Janis Joplin, Ella Fitzgerald, Gil Scott Heron, David Bowie, Marina Abramovic, Tamara de Lempicka, Nina Simone, Klimt, Bob Fosse, Duras, Laclos, Tori Amos, Isadora Duncan, etc.

A qui s’adressent tes photos ?

A moi surtout. Aux personnes photographiées ensuite. Et à qui veut les voir…

Un projet en cours ?

Je n’ai pas fait de photos depuis deux ans… Mais le projet « Françaises » est toujours en cours.

⇨  Pour découvrir les photos de Christine Rogala 

⇨  En-dehors de la photo, Christine participe à l’atelier d’écriture Du côté de la nouvelle

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