
Dans mes lectures de bande-dessinée / roman graphique, Creuser Voguer est probablement l’une de mes plus belles découvertes de l’année 2023. Écrit par Delphine Panique aux Éditions Cornelius, ce roman est un habile jeu entre la fiction et le réel. À travers dix histoires nous découvrons dix métiers portés par des femmes. Un voyage aux allures oniriques et poétiques qui recèlent une réalité : la dureté de notre monde.


« La pêche au barbe a lieu tous les 5 ans. C’est le temps qu’il faut aux barbes pour atteindre l’âge adulte, âge optimal pour bénéficier au mieux des propriétés de sa peau. La peau au barbe est ensuite utilisée pour fabriquer une crème horriblement malodorante et excessivement coûteuse mais, paraît-il, miraculeuse contre le vieillissement. »
Dans un monde méconnu se dévoilent 10 histoires sous forme de témoignages, au travers de 10 métiers et de 10 personnages. Une tisseuse du maillage bleu au corps difforme, une nounou d’enfants hors norme, une mère et sa fille qui s’en vont à la mine extraire le ploiron, une pêcheuse au barbe… Autant de mots et de métiers imaginaires qui laissent pourtant un sentiment de déjà vu. Des travail tous temporaires, dans des conditions pour la plupart difficiles, porter par des femmes migrantes, mères isolées, celles que Delphine nomme « les catégories de populations plus fragiles face aux dominants, les plus précaires face au travail, les plus plus pauvres, et dont on ne parle jamais (la réalité est parfois cachée). ». Et c’est cet habile jeu de la création fictionnelle pour retranscrire la réalité qui transcende l’œuvre.


Alors comment Creuser Voguer, un monde imaginaire et fictionnel peut-il traiter la réalité sans la dénaturer ni s’en éloigner ? Je pense que le dessin et les mots sont les principaux outils pour répondre à cette contrainte (vous me direz quoi d’autre). Des dessins qui donnent parfois un sentiment de minimalisme et pourtant qui cachent une complexité. J’apprécie le corps de ces femmes qui rappelle toujours une forme humaine cependant montre une étrangeté. Ce monde imaginaire qui donne toujours des choses, lesquels nous raccrochent à nos représentations, et pourtant a ses propres singularités. Les couleurs qui retranscrivent un climat mais aussi l’ambiance d’une histoire. Mais c’est aussi par les mots que l’imaginaire se mêle à la réalité, une multitude de néologismes créés pour coller à nos deux mondes qui se font échos : bibinette, ploiron, pijaune, les enfants drôles…
Sans tomber dans la démonstration ou la lourdeur, Delphine Panique dépeint le tableau poignant de femmes délaissées et pourtant animé par la pulsion de vie.
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