Formes d’écritures de soi

A Rémanence des mots, nous proposons des ateliers d’écriture créative intitulés « Ecritures de soi ». De l’écriture autobiographique, à l’écrit fragmentaire en passant par le journal puis l’autofiction. Nous abordons de nombreuses formes d’écrits du réel : témoignage, observation, fragments de souvenirs, impressions…

Ecrire sur soi, à partir de soi ?

Ce n’est pas parce qu’on écrit à partir de souvenirs de soi, que l’on n’a pas recours à la fiction. Louis Aragon présente la difficulté de l’écriture de soi, dans « Le Mentir-vrai » – la nouvelle du recueil éponyme. En effet, il évoque une nécessité de reconstituer, et donc de déformer pour traduire un effet de réel, une authenticité. Parce que les souvenirs et les écrits sont fragmentaires, leur montage devient un artifice littéraire au service d’un texte. 

Ecrire sur soi, c’est puiser dans une matière fragile, en perpétuelle transformation, soumise à l’altération de la mémoire. 

Mais parfois, on peut partir de soi et user d’autodérision pour, finalement, entrer en auto fiction ! Un nouveau jeu de cache-cache s’opère…

A chaque auteur·e de définir quelle liberté s’autoriser avec la vérité. La célèbre plasticienne-auteure Sophie Calle a tranché :

« Je n’ai aucun contrat avec la vérité » – Sophie Calle

Approches d’écritures de soi : Le Journal

Franz Kafka

Il tenait un journal régulier (pas destiné à être lu) qui contient ses états d’âmes, ses réflexions et collecte les « événements » de son quotidien.

Mireille Havet

Elle est morte à 30 ans à cause de la cocaïne. Elle fréquentait des artistes comme Jean Cocteau qui la considérait comme une écrivain prometteuse. Elle a publié un roman Carnaval. Ses journaux (pas destinés à être lus) ont été retrouvés par hasard dans un grenier dans les années 90.

Hervé Guibert

Il écrivait des articles et a toujours travaillé la matière autobiographique. Sa maladie (le SIDA) est devenu un objet d’étude littéraire : le corps, la déliquescence, le rapport aux autres… Il a également réalisé des documentaires autobiographiques (une expérience déroutante qui interroge le rapport à la pudeur.)

Sophie Calle

Elle crée des dispositifs concrets narratifs. Elle déclenche des situations dans le réel qu’elle consigne dans des textes que l’on pourrait qualifier de « journaux ». Elle intègre de la fiction dans sa vie et relate le réel à travers ses photos et ses textes qu’elle expose dans des galeries ou des musées.  Elle a également lu le journal intime de sa mère décédée dans une église. Sa mère la connaissait et lui avait donné son autorisation en amont. Là encore, la question des limites éthiques, de la pudeur, du dévoilement, se posent.

EXTRAITS DE JOURNAUX

Journal, Franz Kafka

Aujourd’hui, je n’ose même pas me faire de reproches. Criés à l’intérieur de ce jour vide, leur écho vous soulèverait le cœur.

Pendant deux jours et demi, j’ai été seul – pas absolument, il est vrai – et je suis déjà, sinon transformé, du moins en voie de l’être. La solitude a sur moi un pouvoir qui ne manque jamais d’agir. […] 

Je n’ai plus assez de force pour faire une phrase. Si encore il s’agissait de mots, s’il suffisait de jeter un mot sur le papier et qu’on pût s’en détourner, dans la calme certitude d’avoir entièrement empli ce mot avec soi-même. 

Superstition : en buvant dans un verre qui a des défauts, on ouvre l’accès de l’homme aux mauvais esprits.

Journal, Mireille Havet, Editions Claire Paulhan

Cette jeunesse empourprée, cette folie de l’année dernière, ma merveilleuse souffrance créatrice, cette école des larmes.

La présence rajeunit, dépouille les souvenirs. Subitement la présence ! et l’on est nu, désarmé, projeté hors de ses rêveries routinières face à un être nouveau et trop connu, trop le même et trop différent de la douce silhouette romantique, muette et souple, qui conduit vos souvenirs.

Horrible période, dont je suis marquée, et que je cherche et ressuscite par mes sens énervés, avides d’émotions et que le calme d’ici affole.

L’autre journal, Hervé Guibert

Je crois à ce qu’on appelle journal, ou à ces notes qu’on prend sans croire écrire. 
Quelquefois je me dis : ne publie pas, mais ne cesse jamais d’écrire un moment, d’écrire ce papillon jaune qui traverse le jardin et qui, en volant, devient un archéologue du jardin, laisse mieux voir l’herbe et les arbres. Toute ma vie, je la voudrais faite de petits poèmes, ou de descriptions sans ces cohésions auxquelles on s’applique dans les romans. Je crois à la poésie du chaque jour qui est toujours présente dans les journaux des poètes.

« L’Hôtel », Doubles-jeux, Sophie Calle

C’est un homme qui occupe la chambre. Peu d’indices. Sur le rebord du lavabo : un peigne édenté et crasseux, une brosse à dents, du dentifrice, un déodorant. Sur la table : le magazine Time, le Herald Tribune, un livre The Moon and Sixpence, de S. Maugham marqué à la page 198. Sur le rebord extérieur de la fenêtre, des pommes et des oranges dans deux sacs en papier. Sur la table de nuit, je trouve un cahier avec une couverture cartonnée : son journal de bord. Je le parcours « Friday : Rome… Tuesday : Florence.. » et à la date d’hier ces lignes : « Arrived in Venice this morning… Up to my room, had a bath, a couple of oranges + apples + will crash. I have told the desk to wake me up at 8 :30 […] » Je trouve aussi deux adresses à Paris. –

APPROCHE D’ECRITURE DE SOI : AUTOBIOGRAPHIE

Georges Perec

Il est connu pour ses textes à dispositifs (La Disparition – Absence de « e », La Vie mode d’emploi – création de la vie des habitants d’un immeuble). Avec W ou le souvenir d’enfance, il entremêle autobiographie et fiction pour combler le vide de l’absence. En effet, il ne connaît pas sa mère, déportée à Auschwitz et a peu de renseignements sur ses parents.

Louis Aragon

Il est poète et romancier surréaliste un temps. « Le Mentir-vrai » est une nouvelle écrite à la fin de sa vie. Il cherche à reconstituer des épisodes de son enfance et de former un ensemble. Mais il se heurte aux limites de sa mémoire et de sa subjectivité et intègre la réflexion sur cette perte qu’il comble par une forme de « fiction authentique » qu’il qualifie de « Mentir-vrai ».

Edgar Hilsenrath

Il est un juif allemand ayant vécu dans un ghetto pendant le Seconde Guerre mondiale. Il ne prétend pas témoigner (comme l’ont fait Primo Levi ou Imre Kertész) ou écrire une autobiographie mais il s’appuie sur son vécu pour son roman Nuit, glaçant d’humour noir.

Yoko Tawada

Elle est japonaise et traductrice de l’allemand vers le japonais. Elle vit en Allemagne et écrit dans cette langue. A travers Narrateurs sans âmes, elle interroge son rapport à l’écriture, la différence entre les deux cultures, les deux langues  en se racontant et en racontant de petits récits.

EXTRAITS AUTOBIOGRAPHIQUES

– Louis Aragon, « Le Mentir-vrai », Le Mentir-vrai

Pauvre gosse dans le miroir. Tu ne me ressembles plus, pourtant tu me ressembles. C’est moi qui parle. Tu n’as plus ta voix d’enfant. Tu n’es plus qu’un souvenir d’homme, plus tard. Si c’était ton journal, il y aurait le prix de ta toupie, le sujet de composition de français, les visites dans le salon Louis XVI et la petite boîte de dominos nains que tu y as chipée hier soir dans la vitrine de Vernis-Martin. Je me répète. Cinquante-cinq ans plus tard. Ca déforme les mots. Et quand je crois me regarder, je m’imagine. C’est plus fort que moi, je m’ordonne. Je rapproche des faits qui furent, mais séparés. Je crois me souvenir, je m’invente.

– Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance

Elle n’était pas très jolie à cause de ses dents un peu écartées, de son nez un peu trop retroussé, mais elle avait la peau très blanche avec quelques taches de douceur, je veux dire de rousseur. Et sa petite personne commandée par des yeux gris, modestes mais très lumineux, vous faisait passer dans le corps, jusqu’à l’âme une grande surprise qui arrivait du fond des temps.

Edgar Hilsenrath, Nuit

Qui aurait cru à l’époque qu’on aurait un jour une police juive à Prokov ? Et pourtant ce n’est pas si fou que ça. Les autorités ne sont pas tombées sur la tête, et cette idée de police juive n’est pas conne. Ça marche pour les autres ghettos sous contrôle allemand. Pourquoi ça ne marcherait pas ici ? Les Roumains ont beaucoup appris des Allemands. Ils savent que la création d’une police juive donne aux rafles, comme on dit, un semblant de légalité. Tu me suis ? Si des juifs font la chasse au juifs, ça a sa raison d’être. 

Yoko Tawada, Narrateurs sans âmes

N’ayant pas été habituée à faire attention à la couleur des cheveux et des yeux, je ne remarquais pas vraiment que les couleurs qui se reflètent sur les Européens et sur moi à la lumière naturelle sont différentes. Mais ce qui me frappait, c’est qu’un corps européen est toujours en quête d’un regard.

APPROCHE D’ECRITURE DE SOI : AUTO FICTION

Célia Houdart

Elle n’a pas pour démarche de « se raconter », de passer par elle-même pour raconter une histoire. Pour Villa Crimée, paru en 2018, elle a répondu à la commande d’une architecte. Elle avait donc un point d’ancrage dans le réel. Elle a observé ce lieu et écrit ce qu’elle voyait et au-delà : ce que son imaginaire voyait. Ce très beau livre est un va-et-vient entre le réel et l’imaginaire, sans délimitation.

Valérie Mréjen

Elle prend son vécu, son expérience comme base d’écriture qu’elle tricote. Pour la trilogie L’Agrume, Eau Sauvage et Mon grand-père, elle travaille des souvenirs qu’elle assemble, qu’elle monte pour reconstituer des fragments de vie.

Isabelle Garron

Elle crée ses poèmes à partir de ce qu’elle voit, ressent. Elle part d’un journal qu’elle tient et le troue, le mélange, le réassemble. A partir de cette matière vivante du souvenir proche, elle fabrique un récit imaginaire troué que le lecteur peut interpréter, créer avec son propre imaginaire.

EXTRAITS D’AUTO FICTION

Célia Houdart, Villa Crimée, Editions POL

Les 212 fragments qui suivent répondent aux 212 fenêtres des bâtiments du 168, rue de Crimée, dans le XIXe arrondissement de Paris. Points de vue sur une architecture contemporaine et sur la vie rêvée de ses futurs habitants, en même temps que coup de sonde dans le passé d’un quartier. Inventaire et inventions, pour un lieu qui, d’un geste un peu miraculeux, réunit trente et un logements sociaux dont sept ateliers d’artistes, autour d’une cour pavée.

*

J’admire une ligne.

Valérie Mréjen, L’agrume

Il pliait les torchons, empilait ses vêtements sur la chaise de bureau, alignait ses chaussures, il n’aimait pas froisser les choses. Il repliait le papier emballage du beurre côté huileux dedans pour ne pas toucher le gras. Il enroulait les tubes de dentifrice à partir de la base comme les boîtes de maquereaux qu’on ouvre avec une clé. Pourtant, le bord du lavabo était le paradis des brosses à dents usées, des étuis en plastique, des savons ‘invités’, des bombes de mousse aérosol. [Il n’osait pas faire la poussière, il préférait la voir s’accumuler. Il trouvait ça beau.]

 – Corps fut, Isabelle Garron

vu d’en haut ce lac

prenait la forme

d’un cœur

 

masse vert sombre elle devint

au mouvement de la lumière

couronne de fleurs

 

sur les remous de l’eau balancée

jets de sommeil

 

aux rives des esseulés

 

qui de leur jonque partent épouser

les traits de ce territoire

 

qui leur a été donné

 

déjà .promesse topographique autant de mots alors

que je regarde parée sur le retour

le développement graphique

des corbeaux de saison

Vous avez manqué le week-end intensif Ecritures de soi du 23-24 octobre ? Il est possible de participer aux ateliers à la carte le mardi 19h-21h en composant son menu et organisant sa fréquence de participation ! 

 

 

 

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