Jérôme Carbillet fabrique de la poésie

Jérôme Carbillet publie Les vaches aux Editions Tarmac et nous invite dans les coulisses de fabrication poétique. Il appartient au duo Oui Madame avec Matthieu Rosso où il écrit des chansons et crée des visuels. Oui, Jérôme Carbillet est polyvalent ! On ne peut pas le réduire à une fonction, une définition. Il est à l’image de son écriture qui existe avec de longues listes où se côtoient le trivial, le quotidien, le banal, l’accidentel, le sublime… une laisse de mer (ligne de débris laissée par la mer en se retirant) ?

Il a côtoyé Rémanence des mots dans le cadre d’un coaching littéraire pour un autre projet. Eh oui, Rémanence, entrons en résonance, restons en contact aussi !

Comment le recueil a-t-il émergé ?


Mai 2020. Sortie de confinement. Je reprends la marche, plus que jamais, casque sur les oreilles comme toujours, musique et marche étant indissociablement liées dans ma pratique. Mon terrain n’est pas la forêt, ni la montagne, mais la ville. Celle où je vis avec ma famille. Une banlieue tranquille, où les vestiges du village d’origine (un moulin restauré, une maigre portion de vigne ayant survécu à l’urbanisation) côtoient les quartiers pavillonnaires, les cités périphériques, les parcs et jardins, et les supermarchés. 


J’étais à l’entrée d’une longue route traversant un sous-bois clairsemé menant à la ville voisine. Une phrase m’est venue. Et je l’ai notée. Une phrase banale, a priori, mais qui contenait en germe le recueil à venir. Le mouvement, toujours. Au gré de la marche, jour après jour, les phrases se sont succédé, puis les textes et ça n’a plus cessé depuis. 


Je mène à la fois un projet d’écriture personnel et des collaborations. Celle à laquelle je consacre le plus d’énergie est un duo électro-pop, Oui Madame, que je forme avec un musicien hors pair, Matthieu Rosso. J’y écris le texte des chansons ; c’est un exercice passionnant, puisque nous cherchons à trouver le meilleur équilibre possible entre le texte et la musique, le dialogue le plus fluide qui soit entre ces deux domaines. Je participe aussi à la création d’images et de films pour promouvoir notre projet, dans un esthétique très « cut up ». 

Comment cela a-t-il donné lieu à un ensemble cohérent ?

Le corpus de textes est sans doute la somme de ces éléments : images mentales récurrentes, souvenirs de phrases entendues, contraintes formelles comme la rime ou le nombre de pieds dans quelques textes très « tenus », événements vécus et revisités, concepts absurdes, rêves et divagations diverses

Voilà pourquoi il est question dans le recueil d’une bouée flamant rose, du burn-out et de troubles psychiques, de caisses automatiques, de l’angoisse du déclassement des classes moyennes, de veaux qui pleurent, des falaises du Finistère, d’une autoroute où les voitures disparaissent, des variations du ciel et de rouleaux de printemps


En fait, la structure du recueil est venue dans un second temps. Je n’ai pas commencé par élaborer un fil rouge en amont. La conception d’ensemble est davantage liée aux contexte de sa création


Pour constituer le recueil, j’ai écarté tous les textes qui ne collaient pas avec l’esprit du projet, c’est-à-dire ceux qui ne pouvaient pas s’inscrire dans le cadre du récit et qui n’épousaient pas le style minimaliste teinté d’humour, d’ironie et de tendresse qui s’était imposé naturellement. J’ai ensuite ordonné les textes retenus de façon à ce qu’ils tracent un arc narratif. Par ailleurs, certains textes en vers sont devenus des textes en prose pour gagner en tension dramatique ou en impact émotionnel

Avec quelles ressources fabriquez-vous de la poésie ?

La plupart du temps, j’écris mes poèmes sur mon téléphone en raison de sa disponibilité constante. Ainsi, il m’arrive souvent de créer en marchant. Pendant que je marche, je laisse les mots, les phrases venir. Quand un élément s’est formé, je m’arrête pour le noter et je reprends ma route, jusqu’à la station suivante. Stop and go

Le fait d’écrire dans le mouvement impulse, je crois, un rythme, un ton, une énergie. D’autant que la marche provoque une sorte d’état modifié de conscience qui laisse émerger des pans jusqu’alors cachés de la psyché.

Plus rarement, je m’enregistre en improvisant, avant de retranscrire le résultat obtenu pour le retravailler à l’écrit.

De métier, je suis psychologue. Mes patients sont également une source d’inspiration. Je ne parle pas d’eux en particulier mais leur parole et leur vécu me nourrissent. Par ailleurs, l’écriture m’aide à élaborer tout de que j’entends et faire de la place pour autre chose.

Une routine ?


Je n’ai pas d’horaire défini pour écrire mais je m’astreins à une pratique quotidienne. Une nouvelle, un poème, une phrase, peu importe, du moment que j’écris. Cela m’amène à travailler dans n’importe quel contexte et en toutes circonstances : dans une salle d’attente, pendant une insomnie, une grasse matinée, dans un café, etc. Assis, debout, allongé. Un peu comme la méditation. En y réfléchissant, cela arrive souvent dans les interstices. Entre deux moments. Entre deux espaces. C’est sans doute le contexte le plus propice pour susciter un état créatif. Et tromper l’ennui que provoque la banalité urbanistique contemporaine. 


Au début, c’est souvent une impulsion. Une phrase ou un concept sous forme d’insight. Je laisse reposer le texte, comme on laisse reposer de la pâte à pain dans une « chambre de pousse« , un jour, voire plusieurs mois. Et puis, le travail commence : un travail artisanal, d’élagage et de polissage.

Et comment avez-vous publié de la poésie ?


Après avoir lu un de mes textes récents, un ami poète, Grégory Rateau, m’a encouragé à en envoyer une sélection à Jean-Claude Goiri, qui dirige les Éditions Tarmac. J’ai voulu lui proposer un ensemble cohérent plutôt qu’une compilation, parce que je savais que c’est ce que les éditeurs attendent. Pour ce faire, j’ai relu mes écrits récents et j’y ai vu s’esquisser la trame d’une fiction fragmentaire : la trajectoire d’un personnage pris dans les filets du narcissisme, piège par excellence de notre époque. Je les ai donc ordonnés en ce sens et les lui ai transmis.


Jean-Claude m’a fait confiance et n’a fait que quelques retours sur l’ensemble. En revanche, nous avons beaucoup travaillé sur la couverture. J’ai eu la chance de pouvoir utiliser l’un des tableaux d’un peintre autrichien que j’aime beaucoup, Eugène Shadko, intitulé All the greenery of Paradise. Il a également fallu réfléchir à la mise en page et à la typographie ; c’était vraiment intéressant. C’est un domaine que je découvre.

Pour le recueil, j’ai proposé une variété de mises en page, notamment pour mettre en forme le morcellement du personnage. Mais je tends quand même vers le minimalisme, comme le fais dans mon travail de la phrase, et dans l’usage parcimonieux de l’adjectif et de la métaphore.

C’est quoi la poésie alors ?


Je ne peux pas prétendre me faire une idée générale de la poésie d’aujourd’hui. En revanche, je suis en mesure de dire comme je conçois mon approche. Il ne s’agit pas d’une poésie documentaire. Un documentaire cherche à montrer le réel à l’état brut, en réduisant au maximum la part d’interprétation qui colore la perception. Je dirais que mes textes parlent de la réalité, d’une réalité vécue, concrète, certes, mais qu’ils ouvrent aussi sur une dimension « Autre » ; qu’ils instillent, textes après textes, par petites touches, l’existence d’autre chose, qui relève de la créativité comme mode de survie et comme résistance contre les forces mortifères de notre temps


En toute modestie, je cherche à produire une impression, si possible forte, sur le cerveau du lecteur, que ce soit de l’ordre du trouble, de la réflexion, du rire ou des larmes. Pour ça, j’ai quelques outils à disposition : l’art de la chute, la construction d’images insolites, les jeux de mots, les concepts surprenants, la plongée sensorielle dans l’ambiance typique d’un lieu, ou les situations grotesques. 


Là-bas : 

Au milieu de la plaine, la route est rectiligne. Et le ciel bas, immaculé, fatal. Même avec mes Ray Ban, le soleil m’éblouit.
Le bitume a fondu sous l’effet de la chaleur et dégage un parfum puissant, qui fait mal à la tête.
Je devrais suivre ce sentier qui mène à travers champ jusqu’à la forêt. Mais j’ai peur de la terre.
Un peu plus loin, un chien aboie et des veaux pleurent. Il n’y a pourtant aucune ferme alentour.

Les vaches, Jérôme Carbillet, Editions TARMAC.

En juin, je publie un autre texte aux éditions Tarmac, intitulé La Piscine. C’est l’histoire d’un jeune homme qui a pour mission d’entretenir la piscine de ses parents, partis en croisière pendant les vacances d’été. Je continue d’écrire et de produire des visuels pour Oui Madame, qui sort régulièrement de nouveaux titres. 

Enfin, je me consacre de plus en plus à la mise en voix de mes textes et aux lectures publiques. J’ai deux événements de ce type prévus dans les prochaines semaines et je travaille également sur un projet en collaboration avec un pianiste.

Prochains événements : 

Où acheter le recueil ?

– Roscoff, dans le cadre du printemps des poètes, le 25 avril 2026. 

– Nilvange, dans le cadre du Bordel de poètes, le 7 juin 2026.

Laisser un commentaire

Retour en haut

En savoir plus sur Blog littéraire

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture