Mécanique des Nuits d’été, Thomas Flahaut

Les nuits d'été, Thomas Flahaut, Editions de l'Olivier

Mécanique des Nuits d’été, Thomas Flahaut

En 2021, dans le cadre du Festival Effractions, la BPI fait appel à Rémanence des mots pour animer des ateliers d’écriture autour d’oeuvres contemporaines interrogeant le réel et la fiction. A cette occasion, nous avons, notamment, animé des ateliers auprès de lycéens. Le livret pédagogique est retranscrit ici.

Les nuits d’été, Thomas Flahaut

 

Les nuits d'été, Thomas Flahaut, Editions de l'OlivierLe second roman de Thomas Flahaut, Les nuits d’été, a été publié aux éditions de l’Olivier en 2020.

Le récit suit l’été de Thomas qui revient dans son quartier natal, dans le Doubs, à la frontière suisse et rejoint son ami d’enfance, Mehdi, pour travailler dans la même usine que leurs pères. Louise, la soeur de Thomas est présente et consacre d’ailleurs sa thèse aux ouvriers frontaliers.

L’usine est progressivement démantelée, la désillusion remplace les souvenirs d’enfance, et les nuits s’étirent n’offrant pas plus d’horizon. 

 

Thomas Flahaut, écrivain

Après avoir étudié la dramaturgie à l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg avant de suivre un cursus en écriture à l’Institut littéraire suisse de Bienne, en Suisse. Il est le co-fondateur du collectif littéraire franco-suisse ­Hétérotrophes – dont le nom est un clin d’oeil au blog d’Éric Chevillard L’Autofictif. Selon Eric Chevillard, la vocation de l’écrivain consisterait à transformer une histoire banale en « récit captivant ». Parce que selon lui, l’écrivait doit « faire de la romance entre deux éponges, une aventure passionnante », le collectif aurait fait des recherches sur les éponges et découvert le terme « hétérotrophes » (Source). Thomas Flahaut publie son premier roman Ostwald en 2017. Il est scénariste.

L’auteur s’inspire de son expérience de saisonnier en usine en Suisse. Il a élaboré plusieurs versions avant de composer le roman final. Mais il raconte également avoir eu recours à des « livres-totems », notamment L’établi de Robert Linhart, cité en exergue des Nuits d’été. Sa démarche de romancier, selon ses propos, consiste à réinterpréter son héritage familial, sociologique, documentaire.

Geste mécanique – Ecriture blanche

Emménager

nettoyer vérifier essayer changer aménager signer attendre imaginer inventer investir décider ployer plier courber gainer équiper dénuder fendre tourner retourner battre marmonner foncer pétrit axer protéger bâcher gâcher arracher trancher brancher cacher déclencher action

ner installer bricoler encoller casser lacer passer tasser entasser repasser polir consolider enfoncer cheviller accrocher ranger scier fixer punaiser marquer noter calculer grimper métrer maîtriser voir arpenter peser de tout son poids enduire poncer peindre frotter gratter connecter grimper trébucher enjamber égarer retrouver farfouiller peigner la girafe brosser mastiquer dégarnir camoufler mastiquer ajuster aller et venir lustrer laisser sécher admirer s’étonner s’énerver s’impatienter surseoir apprécier additionner intercaler sceller clouer visser boulonner coudre s’accroupir se jucher se morfondre centrer accéder laver lessiver évaluer compter sourire soutenir soustraire multiplier croquer le marmot esquisser acheter acquérir recevoir ramener déballer défaire border encadrer sertir observer considérer rêver fixer creuser essuyer les plâtres camper approfondir hausser se procurer s’asseoir s’adosser s’arc-bouter rincer déboucher compléter classer balayer soupirer siffler en travaillant humecter s’enticher arracher afficher coller jurer insister tracer poncer brosser peindre creuser brancher allumer amorcer souder se courber déclouer aiguiser viser musarder diminuer soutenir agiter avant de s’en servir affûter s’extasier fignoler bâcler râcler dépoussiérer manœuvrer pulvériser équilibrer vérifier humecter tamponner vider concasser esquisser expliquer hausser les épaules emmancher diviser marcher de long en large faire tendre minuter juxtaposer rapprocher assortir blanchir laquer reboucher isoler jauger épingler ranger badigeonner accrocher recommencer intercaler étaler laver chercher entrer souffler s’installer habiter vivre – « L’appartement », Espèces d’espaces, Georges Perec

Usine Thomas Flahaut

 Choisissez des actions mécaniques, des gestes réflexes que vous réalisez sans penser (conduire, se préparer le matin, faire la vaisselle, suivre un itinéraire quotidien, nager, faire du sport… au choix !). En vous inspirant du texte de Georges Perec, réalisez la liste d’actions pour réaliser ces gestes, à l’aide de verbes à l’infinitif.

Thomas, sans outil de travail, est réduit à compter les heures qui passent. Compter les heures est plus long que de les laisser filer derrière soi, absorbé par les répétitions digestives de la machine. Il n’a rien d’autre à faire que contempler son reflet dans la paroi de Plexiglas encore intouchée de la Miranda de Mehdi. – Les Nuits d’été, Thomas Flahaut 

 Conservez vos verbes à l’infinitif et conjuguez-les dans le même ordre pour mettre en scène une situation d’attente (salle d’attente chez le médecin, quai de la gare, attente d’un appel téléphonique ou texto, quelques instants avant le démarrage d’un film ou d’un match…)

Exemple (et non modèle) : jauger épingler ranger badigeonner accrocher recommencer intercaler étaler laver chercher entrer souffler >> Je jauge la foule et épingle du regard les gens rangés en diagonale devant le laboratoire d’analyse. Une femme, les yeux sous un bonnet, le masque de travers, se badigeonne les mains de gel hydroalcoolique. Un vieil homme, instable, accroche un mec à doudoune avec sa canne. L’autre grogne. Le vieil homme recommence. Un petit malin en profite pour s’intercaler entre les deux et gagner deux places. Personne n’ose rien dire. Une mère avec une poussette s’étale sur tout le trottoir empêchant à l’employé de la mairie de passer pour laver le sol avec sa machine grinçante et éclaboussante. Un type affolé cherche l’entrée, entre et souffle, sans un regard aux gens rangés en diagonale devant le laboratoire d’analyse. Là, ça râle.

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MécaniqueMIRANDA (Machine dans l’usine qui va être progressivement démontée)

Les châssis se répandent sur le sol, rebondissent, roulent sous la machine. Miranda gueule. Thomas sent une forme d’urgence traverser tout son corps. C’est ce que provoque la panne. C’est la deuxième fois que Thomas fait tomber les plateaux cette nuit.

A quelques mètres des opérateurs, les démonteurs œuvrent. Derrière le bruit coutumier des machines se font entendre le souffle des visseuses électriques, le grincement des scies circulaires.

Le bras mécanique enrobé de latex se ramollit brusquement. Ce n’est pas une panne. Le démonteur a enfoncé un tournevis dans le socle et le bras s’est étendu, mort ou endormi, éléphant touché par une flèche paralysante. Miranda ne manquera pas à Thomas.

Miranda se rappelle à lui. Les quelques minutes de production n’ont été qu’un sursaut entre deux pannes. L’urgence revient. Elle n’est pas seule. Elle est venue avec une amie, une fatigue intense dont Thomas pressent qu’à partir de ce soir, elle ne le quittera plus.

La fin va arriver. Elle va arriver très vite. Ce soir, les polos verts ont commencé à démonter la Miranda de Steven. Déjà, elle a été dépouillée de tous ses éléments mécaniques, les plus longs à démonter. Au bout de la nuit, il n’en demeurera plus rien, ou presque. Il n’y aura plus à sa place que du vide. Un vide que Mehdi ne peut s’empêcher de trouver mélancolique.

Les gens comme moi ne sont là que pour remplir brièvement des espaces vides, pense-t-il. C’est à ça que nous servons. Nous sommes des mottes de terre que l’on déplace dans des trous. Ces trous, nous sommes encore les seuls à pouvoir les remplir. Plus pour longtemps, dit-on. Les trous deviennent rares, se rétrécissent. Le père disait, Trouve autre chose que l’usine. Le père disait, Trouve quelque chose à faire, fais-toi ton trou. Tant qu’il y a des trous, il y aura des hommes pour s’y épuiser. Mais le creuser, son propre trou, c’est autre chose.

Ce sont les machines qui ont bousillé son père, entraîné par effet domino le départ de sa mère avant de le lâcher là, lui, le fils, le produit de ces démolitions successives, sans possibilité immédiate de gagner de quoi vivre, avec pour seul horizon la fuite.

Rouler dans la file, ce n’est plus rouler, mais circuler, séparé des autres corps par une distance règlementaire comme des pièces sur la grande chaîne de cette immense usine qu’est le monde. Au sortir du tunnel, le soleil s’est déjà couché. Sur les petites routes de montagne qui mènent à la vallée, les ronds blancs des premiers phares donnent aux sapins l’aspect du givre.

Les Nuits d’été, Thomas Flahaut

ZOOM FIGURES DE STYLE

Miranda gueule

Souffle des visseuses électriques

Le bras s’est étendu, mort ou endormi

Miranda ne manquera pas à Thomas

Miranda se rappelle à lui

Elle n’est pas seule. Elle est venue avec une amie

Ce sont les machines qui ont bousillé son père

PERSONNIFICATION

On humanise un objet. On parle d’effet anthropomorphique (prendre forme humaine).

le fils, le produit de ces démolitions successives

Rouler dans la file, ce n’est plus rouler, mais circuler

↪ RÉIFICATION

Contraire de la personnification. Il s’agit d’objectifier un être humain, c’est-à-dire le réduire à l’état d’objet. Cela le déshumanise.

éléphant touché par une flèche paralysante

Nous sommes des mottes de terre que l’on déplace dans des trous

par effet domino

comme des pièces sur la grande chaîne de cette immense usine qu’est le monde

↪ MÉTAPHORES & COMPARAISONS

On associe un objet à un animal ou à un humain et vice-versa. On confond l’usine et la nature. Le lecteur fabrique donc deux images mentales qui se superposent.

Trouve > Trou

PARANOMASE

Rapprocher deux homonymes (qui se prononcent pareil) ou deux paronymes (qui se prononcent presque pareil).

Nuit tombe, nuit noire, trou noir : Nuit blanche

C’est le premier d’une longue suite de soirs qui sont pour Thomas des matins. Les journées, cet intervalle de temps entre le réveil et le sommeil, se dissolvent dans l’écran de son ordinateur. […] Le printemps est là et Thomas est perdu dans le noir. Il se satisfait presque de ce que sa vie en négatif se cale désormais sur un rythme imposé par la seule rotation de la Terre sur elle-même. Il n’est plus question de fatigue, simplement d’ouvrir les yeux, de les fermer, de les rouvrir de nouveau.

Le soleil, sur le point d’être avalé par la montagne, couvre de lueurs dorées les ruines de l’usine Rhodiacéta. Il faut rentrer, la nuit tombe.

Louise se frotte les paupières. Elle est épuisée. Autour d’elle, dans l’amphithéâtre, on bâille, on dort. C’est seulement à l’instant où le professeur referme son carnet que tout ce monde se réveille.

Dans l’atelier C, toute la nuit, combattre le sommeil était facile. Il suffisait à Mehdi de rester debout. Cette nuit, Louise est à ses côtés. Qui dort. Qui respire. Pour trouver le sommeil, il faut se tourner et se retourner sans bruit, sans la bousculer. Un tour sui lui-même, Louise bouge. Un effleurement de dos, Louise grogne.  Et avec l’exaspération, les gestes se font plus brusques. Un coup de coude. Louise se réveille, se lève si rapidement du lit que Mehdi le devine : comme lui, elle n’a pas dormi. Ils ont couché leurs insomnies l’une contre l’autre.

– Les Nuits d’été, Thomas Flahaut 

Images support livret pédagogique

Sélectionnez une photo. Faites une description en introduisant une énumération. Vous montrerez ce qu’il contient d’éléments visuels ainsi que les sons, les odeurs (qu’il faut imaginer). Vous pouvez jouer avec les onomatopées et ce que j’appelle les « monatopées » (c’est-à-dire les mots qui génèrent un son quand on les prononce dont on peut se servir dans l’harmonie imitative).

Exemple (et non modèle !) : La porte claque et écrase la manche du colosse qui ne s’est pas stressé pour entrer dans la rame. Il ramène avec lui l’odeur âcre de son cendrier de la veille. Une femme se traîne jusqu’à un carré, un enfant tape du pied, un chien s’enroule autour de la barre métallique pendant que son maître pianote sur son téléphone, et moi je regarde mon faible reflet dans la fenêtre crasseuse. Je compte mes taches de rousseurs, mes boutons et mes dents, comme ça, pour passer le temps.

Combattez l’insomnie en essayant d’adopter le style de Thomas Flahaut (phrases courtes, tranchées, certaines averbales, comparaisons, métaphores).

COUP DE LOUPE Écriture blanche

Le jour de mon arrestation, on m’a d’abord enfermé dans une chambre où il y avait déjà plusieurs détenus, la plupart des Arabes. Ils ont ri en me voyant. Puis ils m’ont demandé ce que j’avais fait. J’ai dit que j’avais tué un Arabe et ils sont restés silencieux. L’étranger, Albert Camus

PREAMBULE //

Roland Barthes, dans Le degré zéro de l’écriture, définit un style d’écriture qui se répand lors de la deuxième partie du XXe siècle. Il s’appuie sur  L’étranger d’Albert Camus pour élaborer son analyse théorique. Il associe cette écriture à une voix « blanche », qui n’aurait pas d’intonation. Elle est, selon Roland Barthes : « plate », « atonale », « transparente ». Elle relèverait d’une « absence idéale de style ». Cette écriture littéraire pourrait être approchée d’une écriture fonctionnelle qui écarterait l’émotion et l’image abstraite.

ÉCRITURE BLANCHE, OBSERVATION //

On identifie l’écriture blanche aux éléments suivants :

Vocabulaire simple, fonctionnel et répétitif.

Le moins de termes abstraits possible.

Le plus de détails « triviaux », quotidiens.

Déroulement chronologique des faits.

Une syntaxe au style coupé : pas de mots de liaison entre les phrases (à l’exception rare de « et », « mais », « puis »). Pas de lien de cause à effet.  On parle d’asyndète, qui supprime les liens logiques et les conjonctions de coordination dans une phrase

Temps du récit : passé composé.

ÉCRITURE BLANCHE, EFFETS //

Le texte prend l’allure d’un compte rendu secs d’événements concrets, matériels ou de sensations. On arrive à la structure même du texte, sans aucune impression d’esbroufe stylistique. Cela désamorce l’événement, le spectaculaire d’un récit, mais n’empêche pas l’émotion d’affleurer.

EN CONCLUSION //

Avec L’étranger, l’écriture blanche, se réapproprie le langage administratif neutre, voire qui neutralise les émotions, écarte les traits d’humanité. Ce mode d’expression et ce vocabulaire sont ceux des professionnels de tribunal lors d’un procès, par exemple, avec les « faits » et les « preuves » au centre.

OK, & LE RAPPORT AVEC THOMAS FLAHAUT ?!

Points communs écriture blanche

Un vocabulaire quotidien et précis  (comme dans un compte rendu factuel).

Déroulement chronologique des faits.

Peu de mots de liaison entre les phrases.

Phrases courtes, directes.

Les caractéristiques stylistiques de Thomas Flahaut

Beaucoup de phrases tranchées (cassent les règles de grammaire sujet+verbe+complément), quelques phrases averbales (sans verbe). 

Le verbe comme moteur à l’action mécanique, le geste.

Le présent comme temps de narration.

Des figures de style qui :

  • superposent le geste mécanique à la mécanique des machines (comparaisons/métaphores).
  • créent un parallélisme entre le geste mécanique et la mécanique des machines (personnification des machines, réification des personnages).
Cette con-fusion du geste mécanique et de la machine, associé au démantèlement progressif de la machine, contribue à augmenter la mélancolie qui traverse les personnages. Les machines deviennent des fabriques à mélancolie. Même les scènes sensuelles – où l’organique prédomine – s’appuient sur les verbes d’action, réduisant les sens, les sensations.

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