Mon corps en 9 parties, Raymond Federman

Mon corps en 9 parties - vous connaissez ?

Il est des livres que l’on ne peut pas simplement « lire ». Il faut les écouter. Les respirer. Parfois même, les suivre à tâtons, comme on explore une mémoire blessée. Mon corps en neuf parties, de Raymond Federman, est de ceux-là. Ce n’est pas un roman. Ce n’est pas un témoignage. Ce n’est pas un recueil poétique. C’est tout cela à la fois – et surtout autre chose : une sorte de radiographie intime, affective, existentielle, où chaque organe, chaque fragment du corps devient l’entrée d’un autoportrait éclaté.

Publié en 2004, cet ouvrage inclassable se lit comme un geste d’écriture radicale et pudique à la fois. Federman, survivant de la Shoah, exilé aux États-Unis, écrivain de la marge et de l’expérience, choisit ici de raconter sa vie non pas par les faits, les dates, les noms, mais par les morceaux de corps. Le corps devient à la fois support du récit et moteur de la mémoire. Et ce faisant, il échappe à la linéarité, à la plainte, à l’autocomplaisance.

Une structure fragmentaire au service de la mémoire

Au lieu d’un récit linéaire, Federman segmente son texte en neuf modules – cheveux, nez, voix, main, cicatrices, et jusqu’à l’organe sexuel – auxquels s’ajoutent quatre suppléments inattendus (“suppléments” souvent ironiques ou comiques). Chaque partie est une porte d’entrée dans un souvenir, un état d’âme, une blessure ou une célébration du corps vivant. Le cahier anatomique se transforme en journal de la chair éveillée, ancré dans l’expérience vivante.

Le corps comme théâtre de l’histoire

Federman est d’abord un survivant de l’Holocauste : caché enfant dans un débarras lors de la rafle du Vél’ d’Hiv’, il perd sa famille. Or, ce trauma n’est jamais exhumé comme un psaume douloureux : il est filé à travers les cicatrices physiques, les traces sur la peau, les mots qu’on ne peut plus prononcer. En évoquant ce passé via le corps, l’auteur évite la posture victimaire pour mieux en souligner l’incorporation : la mémoire est dans les gestes, les pleurs, les replis internes.

Mon corps en 9 parties - citation

Une écriture conviviale et réflexive

Malgré la densité du propos, Federman adopte un style simple, direct, parfois drôle, créant un lien chaleureux avec le lecteur. Il bavarde, improvise, rassure :

« Improvisation. Conversation. Liberté. Convivialité. »

Il revendique une posture anti-élitiste, heureuse de l’oralité, parfois presque théâtrale. C’est un ton de conversation intime, qui invite le lecteur à s’y projeter – il s’adresse à nous, comme on parlerait à un ami.

Corps, identité, métaphysique

Chaque partie du corps devient un dispositif métaphysique :

  • La voix incarne la parole, l’aveu, le silence ;
  • Les cicatrices racontent ce que l’on a subi ou survécu ;
  • Les cheveux sont images de vanité, de temps passé et d’identité ;
  • La main est le lieu de l’action, des gestes, de l’écriture .
Mon corps en 9 parties - citation 2

Ce retour en soi est aussi un dialogue avec le monde. Federman montre que le corps est une interface entre l’intime et l’Histoire, entre la charité quotidienne et l’énormité du pas.

Mon corps en neuf parties est un livre bref, mais qui laisse longtemps sa trace. Il agit un peu comme un miroir tendu au lecteur : et vous, que raconte votre corps ? Quelles histoires s’inscrivent dans votre peau, dans votre voix, dans votre main ? Que dites-vous, sans le savoir, quand vous parlez de votre genou, de votre dos, de votre souffle ?

Ce texte n’est pas seulement le témoignage d’un homme qui a traversé l’horreur. C’est aussi – et surtout – le geste d’un écrivain qui nous rappelle, avec tendresse et audace, que la vie est dans les détails, dans les plis du corps, dans ce qu’on ne pense jamais à dire. Un livre rare, nécessaire. Une voix qui chuchote au creux de l’oreille : « N’oublie pas de passer par la chair. »


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2 réflexions sur “Mon corps en 9 parties, Raymond Federman”

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