
Nous sommes faits d’orage de Marie Charrel : une mémoire en clair-obscur
Nous sommes faits d’orage n’est pas un roman immédiatement accessible. Sa lecture exige une certaine patience : les premières pages restent volontairement opaques, comme si l’autrice nous invitait à désapprendre nos attentes. Mais à mesure que le récit avance, une cohérence émerge, portée par une langue sobre, parfois poétique, et un travail sensible sur les voix et les silences.
Une construction en miroir, non symétrique
Le roman met en regard deux trajectoires féminines : celle de Sarah, aujourd’hui, qui cherche à comprendre ses origines albanaises ; et celle d’Elora, jeune femme confrontée à la violence diffuse du régime communiste d’Enver Hoxha. Le récit, conduit par un narrateur omniscient, circule entre trois époques, sans alterner de manière rigide.
La narration repose sur un jeu de résonances : motifs, sensations, objets, blessures, tout ce qui fait écho plus qu’explication. Il ne s’agit pas de reconstituer un passé, mais de montrer comment celui-ci s’infiltre dans le présent, souvent à l’insu de celles et ceux qui le portent.

Entre histoire et légendes
Le récit navigue entre l’Albanie communiste et les paysages de l’Islande. Ce contraste géographique sert aussi de cadre symbolique : terre de feu et de glace d’un côté, terre de silence et de contrôle de l’autre. L’un des apports les plus singuliers du roman est l’intégration d’un imaginaire mythologique albanais — notamment la figure de la Kulshedra, monstre féminin issu du folklore local. Cette dimension permet au texte d’aborder les violences systémiques et les résistances, sans tomber dans l’ésotérisme.
Ce choix narratif donne une profondeur originale à l’ensemble, mais peut aussi, pour certains lecteurs, instaurer une certaine distance. L’imbrication du réel et du symbolique fonctionne surtout comme une trame sensible, davantage qu’une clé de compréhension.
Une écriture tenue, sans surcharge
La langue de Marie Charrel est maîtrisée, sans excès. On y retrouve une forme de poésie discrète, presque en retrait, qui accompagne les émotions sans les souligner. Certaines métaphores — le vent, la montagne, les cheveux, l’orage — reviennent de manière récurrente, au risque parfois d’un léger systématisme.
Le style, souvent épuré, fait le choix de la suggestion. Cette retenue convient au propos, mais peut donner une impression de flottement narratif, surtout dans les passages plus introspectifs où l’intrigue semble suspendue.

Une mémoire fragmentée, non spectaculaire
Le roman ne cherche pas à faire récit de l’Histoire au sens classique. Il s’intéresse davantage à la manière dont le passé s’inscrit dans les corps, dans les silences, dans les gestes transmis. La mémoire n’est pas ici une suite de faits, mais une matière émotionnelle, poreuse, parfois confuse.
Ce choix de fragmentation, de boucles mémorielles, de narration éclatée, correspond au sujet du livre : les traumatismes transmis, souvent sans mots, et les tentatives d’émancipation face à cet héritage invisible.
Le roman fonctionne ainsi davantage comme une composition atmosphérique que comme une intrigue au sens strict. Cela peut séduire ou laisser à distance, selon les attentes de lecture.
En conclusion
Nous sommes faits d’orage est un texte exigeant, parfois déroutant, mais cohérent dans son projet. Marie Charrel y propose une exploration sensible de la mémoire, des transmissions et des cicatrices de l’histoire, sans jamais céder au pathos.
Le livre se distingue par une écriture contenue et une structuration subtile, même si certains lecteurs pourraient souhaiter une narration plus resserrée. Un roman qui ne cherche pas à séduire d’emblée, mais qui laisse une empreinte durable par la justesse de son ton.
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