Suicide littéraire : Clémentine Mélois claque la porte de l’OULIPO

Ce club d’écrivain·e·s a une règle : on ne part qu’en mourant. Clémentine Mélois l’a prise au pied de la lettre. Elle claque la porte de l’Oulipo (et c’est très oulipien). Si cette performance littéraire continue de mettre fidèlement en scène le jeu, elle vient aussi interroger une institution vieillissante et majoritairement masculine. Que nous raconte ce geste de Clémentine Mélois, artiste, écrivaine, oulipienne ?

Ce groupe littéraire dont tout le monde parle (mais que peu connaissent vraiment)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un petit rappel s’impose — parce que l’Oulipo, c’est un acronyme bizarre qui circule en atelier d’écriture ou dans le monde littéraire, sans qu’on sache toujours très bien de quoi il s’agit.

L’OULIPO — OUvroir de LIttérature POtentielle — est un groupe de recherche littéraire fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et l’écrivain Raymond Queneau. Son but : découvrir de nouvelles potentialités du langage et moderniser l’expression à travers des jeux d’écriture. En clair : des écrivains et des mathématiciens qui se réunissent chaque mois pour s’imposer des contraintes formelles et voir ce que ça produit.

La contrainte, chez les oulipiens, n’est pas une punition. C’est un moteur. On s’interdit d’écrire certaines lettres (La Disparition de Georges Perec, ce roman entier sans la lettre e), on structure un roman comme un problème d’échecs, on écrit cent mille milliards de poèmes en combinant des vers interchangeables. Les membres fondateurs de décrivent dans leur manifeste comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir ».

C’est brillant, c’est joueur. Et c’est aussi, soixante-six ans plus tard, devenu quelque chose de beaucoup plus compliqué.


La règle la plus absurde — et la plus révélatrice — de l’Oulipo

Pour comprendre ce qui s’est passé le 5 mai 2026, il faut connaître une règle fondatrice du groupe, posée avec tout le sérieux de l’humour oulipien : un nouveau membre doit être élu à l’unanimité, et une fois coopté, il ne peut en démissionner qu’en se suicidant devant huissier. Les membres restent oulipiens même après leur décès — ils sont alors, selon la formule consacrée, « excusés pour cause de décès« .

Dit autrement : on entre à l’Oulipo pour la vie. Et pour l’éternité, puisqu’on continue d’en faire partie après la mort. Ce qui était, à l’origine, une blague philosophique sur l’appartenance et la mémoire littéraire, est devenu au fil du temps une règle institutionnelle à part entière.

C’est exactement là que Clémentine Mélois a choisi de frapper.

Le suicide le plus élégant de la littérature française contemporaine

Le 5 mai 2026, l’artiste et écrivaine Clémentine Mélois — membre de l’Oulipo depuis 2017 — met en scène sa sortie avec tout le soin formel qu’on attendrait d’une oulipienne. Elle organise devant huissier son « suicide putatif » (suicide présumé) à l’aide d’une arme blanche factice « néanmoins criante de vérité », selon les mots du médecin chargé de constater le décès.

Huissier. Médecin légiste. Arme factice. La contrainte retournée contre elle-même, comme un couteau de scène.

Dans le discours qui accompagne cette performance, elle choisit de ne pas partir en silence. Elle cible l’institutionnalisation progressive du groupe, sa tendance à se nourrir de ses propres gloires passées plutôt qu’à produire :

« On s’enorgueillit d’un capital symbolique qu’aucun de nous, membres non excusés pour cause de décès, n’avons contribué à créer. On ne fait plus grand-chose, mais on donne des conférences, on participe à des expositions, on signe des articles, on se fait mousser et l’on se congratule. Pour le formuler autrement : on mange nos morts et on se pare de leurs médailles.« 

C’est court, c’est précis, et ça fait très mal — la marque d’un bon texte.

Du labyrinthe de l’OULIPO à la prison dorée de l’Institution

Ce que pointe Clémentine Mélois n’est pas nouveau — et c’est justement ce qui donne du poids à sa sortie. L’Oulipo a déjà connu plusieurs éloignements significatifs : celui de Luc Étienne en 1984, précisément pour cause d' »institutionnalisation », la demande de mise en congé de Jacques Bens en 1988, ou encore « l’occultation » de Paul Braffort en 1996, qui mettait en cause un manque de rigueur et une perte de l’esprit des fondateurs. Chaque décennie semble produire son propre diagnostic, et chaque diagnostic dit la même chose.

Comment un groupe fondé sur le refus des habitudes a-t-il pu devenir lui-même une habitude ? Les signes sont visibles depuis longtemps : multiplication des travaux universitaires sur le groupe, auparavant séances mensuelles à la Bibliothèque nationale, recours massif aux exercices oulipiens dans les manuels d’enseignement du français, de l’école maternelle à l’université.

La contrainte inventée pour dynamiter les conventions est devenue une convention scolaire. Le rat a construit le labyrinthe, et le labyrinthe a été classé monument historique.

4 femmes sur combien ? L’absence de parité, révélateur d’une sclérose

Clémentine Mélois évoque aussi, dans son discours, la solitude qu’elle a ressentie en tant que femme au sein du groupe. Les chiffres confirment : six femmes sur quarante et un membres au total, soit 14,6 % — et sur ces six oulipiennes, deux se sont éloignées du groupe avant elle.

Ce n’est manifestement pas un hasard isolé. Anne Garréta, cooptée en 2000, s’est éloignée progressivement en reprochant au collectif sa difficulté à renouveler sa créativité et à favoriser la parité. Et dès 2016, dans un article d’El País, elle reprochait au groupe d’être une institution vieillissante qui tend à se scléroser et ne parvient pas à se réformer, estimant que le faible nombre de femmes participait de ce même processus.

Deux femmes très différentes, à dix ans d’écart, avec le même diagnostic. Après ces éloignements successifs, ne restaient plus que quatre oulipiennes, dont l’une n’était déjà plus active pour des raisons de santé. Mélois n’est donc pas une voix isolée : elle est la troisième.

Que dit ce gestes aux personnes qui écrivent sous contrainte ?

Il y a quelque chose de paradoxalement libérateur dans cette histoire — et c’est peut-être le message le plus précieux pour nous, écrivant·es d’ateliers d’écriture créative !

La contrainte n’aurait de valeur que si elle reste un outil au service de la création, et non une fin en soi, ni un blason. L’Oulipo à son origine le savait : Perec n’écrivait pas sans e pour impressionner ses collègues, mais parce que la privation lui ouvrait des espaces inattendus. La contrainte était une porte, pas un label.

Ce que Clémentine Mélois dénonce, c’est le moment où la porte devient vitrine – où l’on exhiberait la contrainte plutôt que de l’explorer, où le groupe se congratulerait d’avoir inventé le jeu plutôt que de continuer à y jouer.

Dans les ateliers d’écriture Rémanence des mots, nos animatrices d’ateliers se posent la question en maniant des contraintes trampoline, des contraintes qui enveloppent/rassurent et, enfin, des contraintes qui ouvrent…

Pour aller plus loin — et écrire avec des contraintes (vivantes)

Si l’univers oulipien vous intrigue et que vous voulez l’explorer comme outil d’atelier plutôt que comme patrimoine, quelques pistes :

À lire : La Disparition de Georges Perec (le roman lipogrammatique, sans e), Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino.

À explorer : le site d’Oulipo.net, qui archive les travaux des membres — y compris ceux de Clémentine Mélois, qui y figure toujours, excusée pour cause de décès.

À tenter : écrivez un texte de dix lignes en vous interdisant un mot très courant de votre choix — pas je, pas et, pas mais sur le thème de la DEMISSION. Voyez où ça vous emmène. C’est ça, l’esprit oulipien dans ce qu’il a de meilleur : l’inconfort productif.

Clémentine Mélois, elle, a choisi de sortir du labyrinthe. Rien ne vous empêche d’y entrer — pour en faire votre propre terrain de jeu.

Si en plus de contraintes, vous avez besoin d’un processus, d’un groupe et d’un retour sur vos écrits, osez les ateliers d’écriture Rémanence des mots. Pour démarrer, les ateliers à la carte accessibles à tout moment de la saison sont son engagement, donnent l’élan et ouvrent des perspectives !


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 Rémanence des mots est un organisme de formation et propose des ateliers d’écriture


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