Comment écrire autour du repas et de la nourriture ?

Comment écrire autour du repas et de la nourriture ?

« Je me permets quelquefois de réfléchir entre mes repas, ce qui me fait perdre énormément de temps. »Charles Péguy

Lorsque l’on conçoit un texte narratif, on travaille des scènes où s’articulent les actions des personnages. La faim, la nourriture et/ou le repas peuvent représenter des thématiques ponctuelles ou récurrentes ; révéler le mode de vie d’un personnage ; intégrer une situation de tension, de fête… Voici quelques extraits de romans, d’essais, de projets artistiques et de poèmes pour vous ouvrir des angles d’approche (non exhaustifs), accompagnés de propositions d’écriture. Et si nous commencions par le début : le lieu ?

CUISINE-CLINIQUE OU LIEU D’UN CRIME ?

C’est dans la cuisine qu’on le fait entrer, une cuisine sans vie qui ressemble à une maquette : 

fourneau parfaitement astiqué, peintures impeccables, série de casseroles en cuivre rouge alignées contre le mur, et si bien fourbies qu’on n’oserait pas s’en servir. Aucun indice n’évoque la préparation quotidienne des repas.Les Gommes, Alain Robbe-Grillet, Les Editions de Minuit

  • Imaginez le crime qui a précédé le nettoyage de la cuisine.

      Source : Gallica

(DE-)REGLEMENTS SOCIAUX DU REPAS

Mange ta soupe. Tiens-toi droit. Mange lentement. Ne mange pas si vite. Bois en mangeant. Coupe ta viande en petits morceaux. Tu ne fais que tordre et avaler. Ne joue pas avec ton couteau. Ce n’est pas comme ça qu’on tient sa fourchette. On ne chante pas à table. Vide ton assiette. Ne te balance pas sur ta chaise. Finis ton pain. Pousse ton pain. Mâche. Ne parle pas la bouche pleine. Ne mets pas tes coudes sur la table. Ramasse ta serviette. Ne fais pas de bruit en mangeant. Tu sortiras de table quand on aura fini. Essuie ta bouche avant de m’embrasser. Cette petite liste réveille une foule de souvenirs, ceux de l’enfance. C’est très longtemps après qu’on arrive à comprendre qu’un dîner peut être un véritable chef-d’œuvre.Petite lettre à la dérive, Jean Cocteau

La surface du pain est merveilleuse d’abord à cause de cette impression quasi panoramique qu’elle donne : comme si l’on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes. Ainsi donc, une masse amorphe en train d’éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… […] Lorsque le pain se rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes les autres, et la masse en devient friable… Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins un objet de respect que de consommation.  Le parti pris des choses, Francis Ponge, Poésie/Gallimard

Embrassez maman sur les deux joues puis coupez-la en deux : jetez dessus de l’eau bouillante ; ôtez la tête qui sourit avec bonté – elle vous couperait l’appétit -, la colonne vertébrale et tous les os qui peuvent être ôtés. Préparez les pommes de terre cuites à l’eau que vous couperez en ronds et que vous mettrez en salade. Mélangez les petits bouts de maman à la salade, et arrosez d’huile d’olive avant de servir. Vous n’oublierez pas de glisser quelques roses blanches sous le plat : elles protégeront la nappe, et puis maman les aimait tant. – La cuisine cannibale, Roland Topor

  • Créez le repas rêvé d’un enfant (rebelle ?)

GOINFRER

Il n’a encore jamais vu ce qu’était un plat, n’est jamais allé au bout d’un plat, celui qui a toujours gardé la mesure. […] Dans la goinfrerie se rencontrent à la fois la démesure de l’envie et l’uniformité de ce qui l’apaise. […] Aucun doute que cela va plus loin dans la dévoration que la jouissance. Ainsi quand on attaque à pleines dents la mortadelle comme du pain, quand on se vautre dans le melon comme dans un coussin, qu’on lèche le caviar à même le papier qui bruisse et qu’on oublie simplement avec une boule d’édam tout ce qui est comestible sur terre. […] Les figues dans mes mains tendues, des figues dans la bouche. […] Maintenant, je ne pouvais plus arrêter de manger. […] Ce n’était plus un repas, plutôt un bain, tellement l’arôme résineux pénétrait mes affaires, collait à mes mains, tellement il saturait l’air où je m’avançais en portant devant moi mon fardeau. […] La haine de ses figues montait en moi, j’avais hâte de faire place nette, de me libérer, de liquider cette matière éclatante, gorgée, je mangeais pour l’anéantir. – « Manger », Images de pensées, Walter Benjamin

  • Réinventez cette présentation avec mesure, réserve et décence !

FESTIN (fesse-thym) RABELAISIEN – Classique !

Pissant doncq plein urinal se assoyt à table. Et par ce qu’il estoit naturellement phlegmatique, commençoit son repas par quelques douzeines de jambons, de langues de bœuf fumées, de boutargues, d’andouilles, et telz aultres avant coureurs de vin. Ce pendant quatre de ses gens lui gettoient en la bouche l’un après l’autre continuement moustarde à pleines palerées puis beuvoit un horrificque traict de vin blanc, pour luy soulaiger les roignons. Après mangeoit selon la saison viandes à son appétit, et lors cessa de manger quand le ventre luy tiroit.Gargantua, Rabelais, 1534, Folio Classique, Ed. 2009.

Après avoir pissé un plein urinal, il se mettait à table. Etant naturellement flegmatique, il commençait son repas par quelques dizaines de jambons, de langues de bœuf fumées, de cervelas, d’andouilles et tels autres avant-coureurs de vin. Pendant ce temps, quatre de ses gens lui jetaient dans la bouche, l’un après l’autre et sans cesse de la moutarde à pleines palerées ; après quoi, il buvait un honorifique trait de vin blanc pour lui soulager les rognons. Selon la saison, il continuait d’ingurgiter des viandes, à son appétit, et cessait de manger lorsqu’il éprouvait des tiraillements au ventre. Gargantua, Rabelais, Edition Livre de Poche.

  • Remplacez les mets par ceux qu’affectionnent les vegan.

PETIT ESTOMAC

Après avoir échappé de justesse au repas d’une araignée, l’homme a faim…

Trouver de l’eau potable n’était pas un problème. Le réservoir avoisinant la pompe électrique avait une toute petite fuite à sa base. Juste au-dessous il avait placé un dé à coudre ramené d’une boîte à ouvrage rangée dans un carton sous la cuve à mazout. Le dé était toujours plein à ras bord d’une eau parfaitement pure. Désormais, c’était la nourriture qui faisait problème. Il ne restait plus rien du morceau de pain rassis sur lequel il vivait depuis cinq semaines. Il en avait mangé les dernières miettes pour son dîner en les faisant descendre avec quelques gorgées d’eau. Depuis qu’il était prisonnier de la cave, il était au pain sec et à l’eau froide. — L’Homme qui rétrécit, Richard Matheson, Folio/SF.

DECOUVERTES GUSTATIVES

Le déjeuner se composait d’un certain nombre de plats dont la mer seule avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j’ignorais la nature et la provenance. J’avouerai que c’était bon, mais avec un goût particulier auquel je m’habituai facilement. Ces divers aliments me parurent riches en phosphore, et je pensai qu’ils devaient avoir une origine marine.

[…]

Ce que vous croyez être de la viande, monsieur le professeur, n’est autre chose que du filet de tortue de mer. Voici également quelques foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. Mon cuisinier est un habile préparateur, qui excelle à conserver ces produits variés de l’Océan. Goûtez à tous ces mets. Voici une conserve d’holoturies qu’un Malais déclarerait sans rivale au monde, voilà une crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés, et le sucre par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous offrir des confitures d’anémones qui valent celles des fruits les plus savoureux. Vingt mille lieues sous les mers, Jules Verne

Le pigeon, pourtant.

Le pigeon couard, fourbe, sale, fade, sot, veule, vide, vil, vain.

Jamais émouvant, profondément inaffectif, le pigeon minable et sa voix stupide. Son vol de crécelle. Son regard sourd. Son picotage absurde. Son occiput décérébré qu’agite un navrant va-et-vient. Sa honteuse indécision, sa sexualité désolante. Sa vocation parasitique, son absence d’ambition, son inutilité crasse.

[…] Saleté de pigeon, même pas bon à manger, écœurant sur son lit de petits pois farineux. Mais c’est pourtant bien lui qui est en train de devenir le plat favori de Gregor et bientôt le seul, l’inventeur finissant par se nourrir exclusivement, solitaire dans sa petite chambre, du blanc de l’animal qui borde son bréchet. Bizarre.

Des Eclairs, Jean Echenoz, Editions de Minuit

Tous droits réservés, Charles Roux®

GOÛT ATYPIQUE

Quand vous êtes traducteur, il y a des mots sur lesquels vous butez régulièrement. Ces mots varient selon la combinaison des langues. […] L’adjectif ‘shibui’ […] que le dictionnaire traduit ‘astingent’ […] en japonais, cet adjectif et le nom qui lui correspond s’emploient beaucoup plus fréquemment que leur équivalent français, et ce, précisément, du fait de leur étendue sémantique. […]

En japonais (traduit d’un dictionnaire japonais) :

Shibui (adj.)

1) (D’un goût) Qui paralyse la langue, comme quand on mord dans un kaki âpre.

2) (D’une voix) Qui n’est pas lisse.

3) Qui ne veut pas dépenser. Avare.

4) Peu voyant. D’appartenance discrète et calme. Qui dégage une nuance profonde et sereine. D’une beauté discrète.

5) Qui se renfrogne.

6) (D’un objet) Qui ne fonctionne pas bien

L’Astringent, Ryoko Sekiguchi, Argol.

  • Inventez un repas atypique où les goûts surprennent. Vous utiliserez des métaphores et des comparaisons basés sur des détails concrets pour rendre le texte vivant et imagé.

LE REPAS QUI NE PASSE PAS

C’est tout juste si, passant par hasard près du repas préparé, il en prenait par jeu une bouchée, la gardait dans sa bouche pendant des heures, puis généralement la recrachait. – La Métamorphose, Franz Kafka, La Pléiade

  • Concevez une recette indigeste.

La (fameuse) Madeleine de Marcel Proust.

Tous droits réservés, Dinah Fried®

HABITUDES                                

En fait, il s’agit plus d’un brunch que d’un petit déjeuner au sens propre vu l’heure à laquelle Ezéquiel sort généralement du lit. […] Café noir, jus d’orange, œufs brouillés, bacon, saucisses, smoothie banane fraise, salade de fruits tropicaux (mangue, papaye, ananas, goyave, fruit de la passion, pamplemousse), frittata de feta, de thym et de poivrons rouges. A part les pancakes et les black bottom cup cakes, Ezéchiel prépare tout lui-même. – Nouvel An chinois, Koffi Kwahulé, Zulma.

RITUELS

Les fils tendus de ma toile se sont mis à vibrer. La proie qui se démène, là, dans l’enchevêtrement soyeux de mon piège, est d’une taille importante. […] Les vibrations augmentent. Je m’approche. Je tends mes pédipalpes et tâte ma victime. Un papillon emmêlé, englué au centre de la plate-forme. Je le chevauche. Je le mords à la tête. Il bouge. Il se débat. Je déverse sur lui mes sucs. Je le sens fondre. Sans plus attendre, je le broie à l’aide de mes chélicères et, pendant que je le dévore tout entier jusqu’à la dernière écaille de ses ailes, je sens la présence d’un humain.

– Anima, Wajdi Mouawad, Babel

Les repas chromatiques de Sophie Calle

La « plasticienne narrative » Sophie Calle introduit sa vie dans son œuvre et la fiction dans sa vie. C’est ainsi qu’elle a inspiré un personnage de Paul Auster, dans Leviathan (Actes Sud). Certaines semaines, elle s’imposait ce qu’elle appelait ‘le régime chromatique’, se limitant à des aliments d’une seule couleur par jour. Orange le lundi : carottes, melon, crevettes bouillies. Rouge le mardi : tomates, grenades, steak tartare. Blanc le mercredi : turbot, pommes de terre, fromage frais. Vert le jeudi : concombres, brocolis, épinards — et ainsi de suite, jusqu’au dernier repas du dimanche inclus.

  • Détaillez le rituel de repas d’un personnage célèbre (Exemples : Marylin Monroe, Winston Churchill, Orson Welles, Françoise Sagan…)

Il y a dans la mise en scène d’un bon repas autre chose que l’exercice d’un code mondain ; il rôde autour de la table une vague pulsion scopique : on regarde (on guette ?) sur l’autre les effets de la nourriture. – Roland Barthes

  • Imaginez une scène de repas familial qui déraille (effets de l’alcool, hystérique, empoisonnement, hypocrisie, crise…), rompez le code mondain !

Deux artistes sont partis de scènes célèbres de repas issues de la littérature pour imaginer des situations photographiques. Ils ont cherché à fixer l’image mentale que la lecture de ces œuvres suscite.

  • Mettez en scène la préparation du repas du personnage.

« LE RÉGIME CHROMATIQUE » 1997 de Sophie Calle

7 photographies couleur encadrées, 7 menus sur présentoirs, une étagère, un livre encadré

Les photos sont issues de Wikipedia

 

Un commentaire sur « Comment écrire autour du repas et de la nourriture ? »

Laisser un commentaire