
Qu’est-ce que c’est ?
Les écritures du réel constituent un sous-genre littéraire de la non-fiction qui se focalise sur la représentation précise et souvent crue de la réalité. Elles se distinguent de la non-fiction, car non seulement elles présentent des faits, mais elles le font avec des techniques stylistiques et narratives empruntées à la fiction. Elles prennent plusieurs formes de narration, comme le journalisme littéraire, le documentaire, la non-fiction narrative, l’essai, la biographie. Elles visent à dépeindre avec précision et authenticité les faits, les événements et les expériences humaines tout en conservant une approche analytique.
La force des écritures du réel est de plonger le lecteur dans un récit qui n’a pas seulement vocation à relater les faits mais surtout de raconter une histoire. Comme vous le savez, tout écriture, aussi fictive soit-elle, se nourrit de sa relation au réel pour prendre forme. Tout.e écrivain.e entretient un lien avec le réel qui se prolonge dans son écriture, même les plus imaginaires comme la fantasy ou la science-fiction.
Origines et mouvements littéraires
Naturalisme
On pourrait dater sa « naissance » dans le naturalisme, mouvement littéraire du XIXe siècle. Des écrivains comme Émile Zola ont adopté une approche naturaliste, se basant sur une observation minutieuse de la société pour critiquer les conditions de vie des classes laborieuses et d’autres sujets sociaux. Zola a exploré les réalités sociales avec une précision et un détail qui s’apparentent aux techniques des écritures du réel. Il employait une enquête quasi journalistique à la préparation de chacune de ses œuvres.
Journalisme d’investigation
Nellie Bly a ouvert la voie à une nouvelle forme de journalisme, le journalisme d’investigation, où les journalistes s’immergent totalement dans leurs sujets. L’une de ses œuvres les plus célèbres est son infiltration dans un asile pour femmes à Blackwell’s Island, où elle s’est fait passer pour folle afin d’être internée et enquêter sur les conditions de vie des patientes. Intitulé « Ten Days in a Mad-House », cette enquête a eu un impact profond, entraînant une réforme des institutions psychiatriques et une augmentation significative de leur financement par la ville de New York.
Journalisme littéraire ou la non-fiction narrative
Le journalisme littéraire ou la non-fiction narrative, prend son essor dans les années 1960 et 1970 aux États-Unis, avec des figures de proue comme Tom Wolfe, Truman Capote, Joan Didion… Associé au « New Journalism« , qui proposait une approche journalistique profondément changée, caractérisée par une utilisation des techniques littéraire. Le journalisme littéraire reste minutieux des faits qu’il rapporte, tout en accordant une attention au style et aux techniques littéraires.

In Cold Blood de Truman Capote est considéré comme l’un des premiers romans de non-fiction narrative. Ce livre relate l’histoire du meurtre brutal de la famille Clutter dans la petite ville de Holcomb, dans le Kansas, en 1959. Il a passé plusieurs années à enquêter sur l’affaire, interviewant les habitants de Holcomb, les enquêteurs, ainsi que les assassins eux-mêmes, avec qui il a développé une relation complexe et controversée.
« Le new journalism américain repose sur l’idée qu’on peut faire du journalisme avec une recherche stylistique et formelle qui rompt avec l’image d’une écriture de l’ordre de l’objectivité, de la transparence ou de l’effacement de soi. Mobiliser la palette esthétique de la littérature permet d’intensifier la puissance de l’information », Laurent Demanze, issu du CNRS journal et de l’article « La non-fiction ou le retour vers le réel« .
Récit de voyage
On pourrait citer une multitude d’œuvres ancrées dans le réel retraçant un récit de voyage. C’est sur Tristes tropiques que je voulais m’attarder, œuvre majeure de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Ce livre mélange récit de voyage, réflexion philosophique, et étude ethnographique. Lévi-Strauss utilise son expérience personnelle et ses observations des tribus indigènes pour construire son récit. Il ne se contente pas de décrire ou de rapporter des faits ; il offre une méditation profonde sur la nature de la culture et de l’humanité.
L’autobiographie
Biographie, autobiographie, question pour qui veut gagner des millions, combien l’humanité en a porté en son sein ? Pourtant je n’en ai choisi qu’une pour aborder ce vaste sujet (qui a son article dédié). La Place d’Annie Ernaux, récit autobiographique qui documente minutieusement le contexte de l’époque en analysant et questionnant la mobilité sociale et les changements de classe. Par son exploration de la distance émotionnelle et culturelle qui se développe entre elle et son père, Ernaux aborde des thèmes tels que l’identité, la mémoire et le changement social.

Svetlana Alexievitch, Florence Aubenas & Emmanuel Carrère
La lauréate du prix Nobel de littérature en 2015, Svetlana Alexievitch, célèbre pour ses œuvres qui explorent les grands événements historiques de l’ère soviétique et post-soviétique à travers les voix de ceux qui les ont vécus. Ses livres se basent sur des entretiens approfondis avec des centaines de personnes, qu’elle intègre dans des récits collectifs puissants qui transcendent le genre de la non-fiction.
La Supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, portrait poignant et profond des conséquences à long terme de la catastrophe sur les individus et la société. Les Cercueils de zinc, sur l’intervention soviétique en Afghanistan et de ses conséquences sur les soldats et leurs familles. La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, présente de manière impartiale les témoignages et les réflexions désenchantées d’anciens Soviétiques confrontés malgré eux à la dissolution de l’URSS.
Svetlana Alexievitch aura remis, ou mis, au goût du jour l’intérêt pour la non-fiction par sa capacité à mêler journalisme et littérature pour créer des œuvres qui documentent la complexité de l’expérience humaine dans le monde soviétique et post-soviétique.
Florence Aubenas est une journaliste et auteure française réputée pour son approche immersive et engagée du journalisme. Elle choisit souvent de traiter de thèmes relatifs aux défis sociaux et économiques, mettant en lumière des aspects de la société que le journalisme tend à négliger ou à simplifier.

Parmi ses œuvres les plus célèbres, on trouve Le Quai de Ouistreham, dans lequel elle adopte une approche de journalisme immersif pour capter la vie des travailleurs précaires en France. Elle s’est plongée dans le quotidien des employés de nettoyage et d’autres travailleurs à bas salaire en se faisant embaucher sous une fausse identité dans la ville de Caen, expérience à travers laquelle elle explore les réalités souvent dures du travail précaire. Parmi les divers postes qu’elle occupe, elle travaille notamment à nettoyer les ferries entre Caen-Ouistreham et Portsmouth lorsqu’ils sont à quai, ce qui inspire le titre de son livre.
Elle est reconnue pour sa capacité à se fondre parmi ses sujets, à rapporter leurs histoires avec empathie et à toucher un large public. Elle a influencé les pratiques journalistiques, encouragé d’autres journalistes à adopter des approches similaires et mis en lumière l’importance du journalisme « social ».
Emmanuel Carrère est un écrivain connu pour ses écrits qui naviguent entre le récit personnel, la biographie, et le reportage, traitant de sujets aussi variés que l’histoire de personnes aux destinées tragiques ou extraordinaires, ses propres expériences, ou encore des événements historiques et culturels complexes.
L’Adversaire, histoire de Jean-Claude , un homme qui a prétendu être un médecin et un chercheur à l’OMS pendant près de 18 ans avant de commettre un quintuple meurtre. Un roman russe, récit autobiographique et d’investigation, en explorant ses propres racines familiales en Russie tout en documentant un procès pour meurtre à Kotelnitch. Limonov, s’apparentant à une enquête journalistique approfondie, c’est une biographie de l’écrivain et homme politique russe Édouard Limonov.
Carrère fusionne le journalisme d’investigation, la narration autobiographique, et la fiction pour créer des récits captivants et profondément humains. Il n’hésite pas à dévoiler ses sources, ses doutes et les limites de sa connaissance, ce qui confère une transparence et une authenticité à ses récits. Il a cette capacité à disséquer des vies fascinantes avec une honnêteté brutale.
Limites des écritures du réel
Malgré les efforts d’objectivité, des biais peuvent se glisser dans la narration, affectant la perception du réel par le lecteur. Chaque auteur apporte sa singularité, sa perspective, sa vision de l’histoire, ce qui peut influencer la manière dont les faits sont présentés et interprétés.
Conclusion
Cet article se base sur mes propres recherches en la matière, il n’y a pas d’études qui étudient et qualifient le genre littéraire « Les écritures du réel ». Il est toujours gênant de donner des étiquettes, de former des cases, d’autant plus dans un contexte contemporain, tant les frontières sont poreuses. J’avais pour volonté de mettre en lumière une littérature riche et en perpétuelle quête d’inspiration qui se nourrit du réel. Le réel ne s’oppose pas à la fiction, la fiction ne s’oppose pas au réel et c’est peut-être ce que j’aurais à reprocher à la non-fiction, terme anglophone, qui dans sa sémantique marque cette opposition. Je le répète, l’écriture est une relation au réel, de son contexte social, politique et même intime qu’un.e écrivain.e noue avec le monde. La frontière est concept humain et je dois reconnaître que j’aime créer mon propre herbier tout en reconnaissant qu’il a ses limites.
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