Le téléphone rouge par Marie

Le téléphone rouge

Trois semaines ont passé. Je sais ta présence.

Nous voici de retour à la maison. L’appartement. Vide. Je sens le vide.

L’hiver, la ville est déserte. La rue. L’escalier. Le couloir. L’appartement. Les bruits sonnent creux. Les pas. Mon sac. Mes clés. Sans écho.

Je suis là. Avec mon ventre. Toi. C’est tout.

Ma douleur est blanche. Comme les murs de l’appartement. Je reviens pleine d’un vide immense. Quand je suis sortie d’ici, c’était pour aller m’enivrer de fêtes, oublier Anton, retrouver mes amis, un semblant de vie normale. Je faisais un gros effort pour parvenir à me sortir de la torpeur de cette rupture. Et je reviens avec cette vérité au fond du ventre.

Je suis là, dans l’entrée, là d’où je t’ai vu partir, avant que tu ne te défiles. Laissant derrière toi un souvenir qui t’échappe.

Je n’arrive plus à déglutir. Je me sens sèche. Et maigre. Vide. Un fantôme.

Mes pieds traversent le couloir. Je les suis. Le parquet craque. Un voile de lumière blanche s’étale dans le couloir.

Le silence est énorme. L’espace pesant et mes jambes plient arrivées à côté du lit, comme succombant à une force invisible et irrésistible.

Je n’ai jamais changé les draps depuis cette dernière nuit. Je m’indigne de cet aveu de faiblesse, et je m’y abandonne.

Le cadre de bois noir du lit me fait l’effet d’un cercueil d’où je suis, entourée de toute cette blancheur des draps, des murs, du plafond, des voilages devant la fenêtre. Et, assourdissant, le rouge criard du téléphone hurle depuis la table de chevet.

Appeler Anton ?

« Tu dois lui dire, m’a sermonnée Isa. Il a le droit de savoir ! »

Je me redresse et attrape l’appareil, décroche le combiné et lâche un hurlement de tristesse et de peur. Raccroche. Le cri m’a sorti de ma torpeur, j’ai bondi du lit et me suis réfugiée au bord de la fenêtre ; j’écarte le rideau de tulle et tombe dans la rue, emportée par le vent, tourbillonne avec les mouettes dans le ciel laiteux… Une marée me monte aux yeux. Etre une plume. Une branche. Abandonnée à l’air. Où est passée cette petite fille qui s’inventait des histoires et des aventures sans fin, jusque de l’autre côté du monde, qui rêvait d’amour et de vivre très fort ? Est-elle vraiment cette pauvre fille engrossée par le dernier des vauriens ?

Je peux avoir cet enfant. C’est possible. Mais je ne veux pas d’un enfant dont il ne veuille pas. Je veux pour lui une envie qu’il n’a pas, dont il n’a même pas conscience de la possibilité.

Anton…

J’ai peur de te dire la vérité. J’ai peur que tu ne veuilles pas plus de moi, de nous. Je voudrais ne pas t’avoir rencontré. Je ne veux pas être cette femme faible, vulnérable. Je veux être heureuse. Je veux être heureuse. Je veux être l’air. Et je ne veux pas être une mère triste. Je ne peux pas faire ça à un enfant. Qui suis-je pour guider les pas d’un enfant ? Qu’ai-je déjà fait de bien ? Qu’ai-je vécu dont je me sente fière de transmettre ?

Quand je reviens vers le lit, la tache rouge du téléphone rugit toujours. J’hésite un instant avant de toucher la masse cramoisie et puis le saisis et le repose sur la table de nuit.

Et, sans réfléchir, je retire une taie d’oreiller, une deuxième. La housse de couette maintenant. Mes bras sont lourds, la tâche éreintante. Le drap housse, l’alèze. Je jette tout en boule à la porte de la chambre, embarque le paquet et vais en enfourner une bonne partie dans la machine à laver.

Marie E (participante aux ateliers à la carte)

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