Couple soudé

Couple soudé par Romain

« Et ma soupe, tu l’aimes ?

— Oui.

— Et mon ragoût, tu l’aimes ?

— Oui.

Et mon poison, tu l’aimes ?

— Oui ».

Elle rêvait souvent d’un tel dialogue, une fois au lit, à côté de cet homme qu’elle n’aimait plus mais à qui elle était mariée depuis cinquante-trois ans.

« Tu me fatigues.

— Je sais.

Tu m’empoisonnes.

— Je sais.

— Tu me tues.

— Je sais ».

Il imaginait souvent cet échange dans sa tête, alors qu’il se couchait à côté de cette femme qu’il n’avait jamais aimée, et pourtant épousée cinquante-trois ans plus tôt.

Leur vie avait été ordinaire à leurs yeux comme aux yeux de tous. Ils n’avaient pas eu d’enfant, faute d’envie et d’aide de la nature, et n’avaient pas cherché à forcer les choses, n’avaient pas vu de médecin ni posé de question ni maudit leur sort. Ils avaient travaillé, sans passion ni révolte, avaient pris leur retraite, troqué leur maison pour un appartement plus facile à (ne pas) entretenir.

Dos à dos chaque nuit, face à face chaque jour, ils ne se voyaient plus et ne se parlaient que par habitude, indifférents l’un à l’autre en apparence.

Il s’était mis à faire la cuisine, elle ne s’y était pas opposée même si son habitude des fourneaux lui faisait oublier combien elle en avait horreur. Il ne se débrouillait pas mal, disait-elle. Elle aimait particulièrement cet arrière-goût sucré qu’elle ressentait dans ses plats, elle dont les points forts en matière de cuisine étaient plutôt d’inspiration provençale.

Lors de la visite annuelle qu’ils faisaient ensemble chez leur médecin traitant, ils se plaignirent cette fois tous deux de crampes récurrentes, après le repas. Les menus passés en revue n’avaient rien d’alarmant. Le médecin leur prescrivit un remède qu’ils prirent tous deux, sans effet.

Ils décidèrent d’un commun accord de changer leurs habitudes, et au lieu d’une alternance quotidienne, chacun prit possession de la cuisine pour une semaine.

Elle continua à avoir ses douleurs, il dit être dans le même état. Pourtant, la semaine où il cuisinait, il ne ressentit plus rien. Mais la semaine suivante, alors qu’elle préparait les repas, il fut de nouveau pris de douleurs, et ne se douta pas que les douleurs qu’elle disait toujours ressentir l’avait cette fois quittée elle.

Intrigué par la disparition des symptômes la semaine où il avait cuisiné, il s’interrogea, et se mit à douter de ce qu’elle lui donnait à manger. Comme lui, elle préparait les assiettes à la cuisine et les apportait ensuite. Et comme lui, elle mettait ses épices dans une boîte séparée, chacun la sienne, dans des flacons sans étiquette, que l’autre ne pouvait identifier.

Mais comment formuler ses doutes ? Comment lui faire admettre qu’elle le laisse cuisiner et renonce à cette alternance ?

Pour essayer de gagner sa confiance, il modifia ses recettes et se réjouit que le lundi suivant elle lui dise, étonnée, ne pas avoir de douleur. Lui, prétendit les ressentir à l’identique. Le mardi il revint à ses habitudes culinaires et elle eut de nouveau mal au ventre. Le lundi suivant, c’est lui qui s’étonna de ne rien ressentir après qu’elle eût repris place en cuisine, mais il préféra ne rien laisser voir de sa surprise, et prétendit avoir toujours mal au ventre, ce qu’elle accueillit avec un vif étonnement (qu’il releva incidemment). Se mettre à douter, comment ne pas la soupçonner ? Il réprima un sourire lorsque, peu après, elle donna des signes de douleur croissante la semaine où il cuisinait.

De son côté, elle trouvait curieux qu’il eût mal au ventre même lorsqu’elle allégeait ses recettes, et préféra revenir à ses méthodes habituelles, irritée malgré tout par les maux de ventre que lui causaient sa cuisine à lui. Elle ne voulait pas le questionner, de peur d’éveiller des soupçons symétriques, et préféra continuer de souffrir, rassurée à l’idée qu’il avait sa part de douleurs et réconfortée par les grimaces qui tordaient de plus en plus fortement son visage à lui lorsqu’elle s’occupait du repas.

C’est ainsi qu’on finit par les trouver, quelques mois plus tard, tous deux morts dans le lit conjugal, sans trace de coup ni d’intrusion. L’autopsie diagnostiqua un empoisonnement à la même substance, tout le monde crut à une ingestion involontaire et malheureuse, et l’on s’émut devant ce couple si soudé qu’il avait passé d’un même souffle de vie à trépas.

— Romain  atelier à distance

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