
L’autobiographie sans récit de vie
Raconter sa vie semble appeler une forme évidente. Commencer par l’enfance, traverser les années, évoquer les rencontres, les ruptures, les départs, les deuils, les transformations. Donner aux événements un ordre et, si possible, une signification. À la fin du livre, le lecteur devrait pouvoir regarder en arrière et distinguer une trajectoire.
L’autobiographie entretient depuis longtemps cette promesse : faire d’une existence un récit. Mais que se passe-t-il lorsqu’un écrivain refuse de raconter sa vie ?
Il peut dresser la liste des lieux où il a dormi. Décrire des photographies. Accumuler des souvenirs minuscules. Énumérer ses goûts, ses habitudes, ses peurs, ses contradictions. Reconstituer une époque à partir de slogans publicitaires, de chansons, d’objets ou de manières de parler. Le livre parle toujours de celui qui écrit, seulement, il ne raconte plus son histoire.
Au cours du XXᵉ siècle, de nombreux écrivains ont ainsi déplacé le projet autobiographique. Ils n’ont pas renoncé à écrire sur eux-mêmes ; ils ont cessé de considérer qu’une vie devait nécessairement prendre la forme d’un récit.
Le récit de vie fabrique une trajectoire
Raconter une existence impose d’abord de la découper. Il faut choisir un commencement, décider quels événements méritent de devenir des scènes et lesquels seront résumés, déplacés ou oubliés. Il faut établir des liens entre ce qui est arrivé à dix ans, vingt ans ou cinquante ans. La chronologie ne suffit jamais.
Un récit de vie produit des causes, des conséquences, des tournants. Il transforme certains événements en signes précurseurs et en néglige d’autres. Il donne à l’existence une continuité qu’elle n’avait pas nécessairement au moment où elle était vécue. L’autobiographe connaît la suite.
Il sait quelles rencontres deviendront importantes, quelles décisions auront des conséquences, quelles passions disparaîtront. Cette connaissance rétrospective menace continuellement de transformer le passé en préparation du présent. L’enfant devient celui qui annonçait déjà l’adulte, la rencontre devient celle qui allait changer une vie, le détail devient le premier signe d’une vocation, la vie racontée tend ainsi à devenir une trajectoire. Certains écrivains se méfient précisément de cette transformation.
Comment écrire sur soi sans prétendre qu’une existence possède une unité secrète ?
Georges Perec : se raconter par les lieux
Georges Perec a multiplié les projets autobiographiques sans jamais produire une autobiographie traditionnelle.
Dans W ou le souvenir d’enfance, il entrelace un récit autobiographique fragmentaire et une fiction. Dans Je me souviens, il accumule 480 souvenirs sans chercher à les organiser en histoire. Dans Espèces d’espaces, il part de la page, du lit, de la chambre, de l’appartement, de la rue, de la ville et du monde pour interroger nos manières d’habiter. La vie n’apparaît plus comme une succession d’événements, elle est dispersée dans des lieux, des habitudes, des objets et des souvenirs.

Perec a également conçu le projet Lieux, qui devait se dérouler pendant douze années. Il choisit douze lieux parisiens liés à son histoire personnelle et prévoit de décrire régulièrement chacun d’eux selon deux modalités : une description sur place et l’évocation du souvenir qu’il en conserve. Le projet restera inachevé mais son principe est remarquable.
Au lieu de raconter sa vie, Perec construit un dispositif capable d’enregistrer les transformations simultanées des lieux, des souvenirs et de celui qui écrit. La chronologie n’a pas disparu, elle ne sert plus à construire une trajectoire, elle devient un instrument d’observation.
Faire son portrait avec des listes
La liste semble être l’une des formes les moins narratives qui soient.
- Elle juxtapose.
- Elle accumule.
- Elle classe parfois.
Mais elle n’explique pas nécessairement, c’est précisément ce qui la rend intéressante pour l’écriture autobiographique. Dans Je me souviens, Perec reprend le dispositif de l’écrivain américain Joe Brainard. Chaque fragment commence par la même formule.
« Je me souviens… »
Puis vient un souvenir, une publicité, une chanson, un objet, une habitude collective, un détail d’enfance.
Aucun récit ne vient expliquer pourquoi ce souvenir serait plus important qu’un autre. L’accumulation produit pourtant progressivement un portrait. Celui d’un individu, bien sûr, mais également celui d’une génération et d’une époque. Le « je » ne se définit plus par les grands événements de son existence, il apparaît à travers ce qu’il a retenu.
La liste permet ainsi de construire une autobiographie sans hiérarchie préalable. Un souvenir insignifiant peut côtoyer un événement historique. Une marque de chocolat, une émission de radio ou une formule entendue dans l’enfance peuvent occuper autant d’espace qu’une expérience intime.
La vie n’est plus racontée, elle est inventoriée.
Roland Barthes : l’autobiographie par fragments
Roland Barthes par Roland Barthes commence par un avertissement célèbre : « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman. »
La phrase suffit à déstabiliser le projet autobiographique. Barthes parle bien de lui-même. Le livre contient des photographies familiales, des souvenirs, des goûts, des habitudes, des réflexions sur son corps, son travail et son rapport aux autres, mais il refuse d’organiser ces éléments en récit continu.
Le livre est composé de fragments classés selon l’ordre alphabétique de leurs titres. Cet ordre produit une conséquence décisive. Aucun événement ne peut devenir naturellement la cause du suivant. Le lecteur ne traverse pas une vie, il circule entre différentes figures de celui qui écrit.
Le fragment permet à Barthes d’éviter la construction d’une identité stable. Un texte peut contredire le précédent. Une remarque peut déplacer l’image que le lecteur commençait à former. L’autoportrait reste ouvert.
Le livre ne cherche pas à répondre définitivement à la question « qui suis-je ? ». Il multiplie plutôt les réponses possibles.
Édouard Levé : une vie sans hiérarchie
Dans Autoportrait, Édouard Levé adopte une autre forme, le livre se présente comme une succession de phrases à la première personne.
« Adolescent, je croyais que La Vie mode d’emploi m’aiderait à vivre et Suicide mode d’emploi à mourir. »
Les déclarations s’enchaînent.
- Souvenirs.
- Goûts.
- Habitudes.
- Opinions.
- Expériences.
- Contradictions.
Aucune intrigue ne les relie, une phrase peut évoquer la mort, la suivante une préférence alimentaire. Un souvenir intime peut être suivi d’une observation anodine. Cette absence de hiérarchie produit une forme particulière de portrait.
Dans une autobiographie traditionnelle, certains événements deviennent structurants. Ils expliquent une transformation, une décision ou une manière d’être. Chez Levé, aucun élément ne possède durablement ce privilège.
L’identité apparaît comme une accumulation de caractéristiques provisoires, le lecteur ne découvre pas comment l’auteur est devenu celui qu’il est. Il découvre une constellation de faits, de souvenirs et de préférences qui ne se résout jamais en histoire.

Annie Ernaux : dissoudre la vie individuelle dans le temps collectif
Avec Les Années, le déplacement prend encore une autre direction, le livre raconte bien une existence sur plusieurs décennies mais Annie Ernaux refuse largement le « je » autobiographique. Elle utilise « elle », « on » et « nous ».
Les souvenirs personnels se mêlent aux événements historiques, aux chansons, aux publicités, aux objets, aux expressions et aux transformations des manières de vivre. La vie individuelle n’est plus le centre autour duquel le monde s’organise, elle devient un point de passage du temps collectif.
Cette forme permet à Ernaux d’éviter l’un des risques du récit de vie : donner l’impression que les événements historiques ne constituent que le décor d’une destinée personnelle. Dans Les Années, c’est presque l’inverse.
L’existence apparaît traversée par des forces sociales, des discours, des objets et des habitudes qui la dépassent. L’autobiographie devient « impersonnelle », non parce que l’auteur disparaît mais parce qu’elle cherche à saisir ce qui, dans une vie, n’appartient jamais entièrement à celui qui la vit.
La photographie : raconter sans reconstituer
La photographie occupe une place importante dans plusieurs de ces œuvres, elle offre une autre manière de résister au récit continu. Une photographie arrête le temps. Elle montre un instant, mais n’explique pas ce qui précède ni ce qui suit.
Dans Roland Barthes par Roland Barthes, les photographies familiales ne servent pas simplement d’illustrations. Elles produisent des fragments d’identité que le texte commente, déplace ou interroge.
Dans Les Années, Annie Ernaux décrit régulièrement des photographies d’elle-même. Chaque image montre une femme différente.
- Une enfant.
- Une adolescente.
- Une jeune mère.
- Une femme plus âgée.
Le livre ne cherche pas à fondre ces figures dans une identité continue, il observe leurs transformations. La photographie introduit ainsi une discontinuité au cœur de l’autobiographie. Elle rappelle que celui qui écrit aujourd’hui ne possède jamais complètement celui qu’il fut.
Une vie peut-elle être racontée sans être expliquée ?
C’est peut-être la question commune à toutes ces formes. Le récit de vie tend naturellement vers l’explication.
- Pourquoi suis-je devenu celui que je suis ?
- Quels événements m’ont transformé ?
- Qu’est-ce qui relie l’enfant, l’adolescent et l’adulte ?
Les autobiographies fragmentaires, les listes, les inventaires ou les dispositifs photographiques ne répondent pas nécessairement à ces questions. Ils peuvent même chercher à les suspendre. Une vie apparaît alors comme un ensemble de traces.
- Des lieux.
- Des objets.
- Des souvenirs.
- Des habitudes.
- Des images.
- Des phrases.
Des expériences qui ne forment pas nécessairement une trajectoire. Cette absence de récit n’est pas une absence de forme, elle exige au contraire d’inventer un principe de composition.
- L’ordre alphabétique chez Barthes.
- La répétition chez Perec.
- L’accumulation chez Levé.
- La circulation entre mémoire individuelle et temps collectif chez Ernaux.
Lorsque la chronologie cesse d’organiser une vie, un autre dispositif doit prendre sa place.

L’autobiographie comme invention d’une forme
Renoncer au récit de vie ne signifie donc pas renoncer à l’autobiographie, cela signifie déplacer la question. Il ne s’agit plus seulement de demander : comment raconter ce qui m’est arrivé ? Mais : quelle forme peut rendre compte de la manière dont une existence laisse des traces ?
Certains écrivains choisissent les souvenirs, d’autres les lieux, les photographies, les listes, les fragments, les objets, les habitudes. Ces formes ne reconstituent pas une vie, elles en proposent des coupes, des séries, des constellations.
Elles montrent peut-être quelque chose que le récit continu tend à effacer : une existence n’est pas seulement une histoire. Elle est aussi faite de répétitions, d’oublis, de lieux traversés, d’objets conservés, de phrases retenues, de souvenirs sans importance et de versions successives de soi-même.
L’autobiographie traditionnelle cherche souvent à donner une forme à une vie en la transformant en récit. D’autres œuvres choisissent le mouvement inverse, elles ne demandent plus à la vie de devenir une histoire, elles inventent une forme capable d’accueillir ce qui, dans une vie, résiste précisément au récit.
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