- L’art de l’enquête documentaire en littérature : dans les coulisses de la création
- Enquête documentaire, quête littéraire
- Les outils de l’enquêteur littéraire
- Deux écrivains de l’enquête littéraire
- L’alliance faits et fiction
- Les pièges à éviter pendant l’enquête documentaire
- Conclusion : l’enquête comme source d’inspiration
L’art de l’enquête documentaire en littérature : dans les coulisses de la création

Imaginez-vous en train de fouiller dans de vieilles archives poussiéreuses, carnet à la main, à la recherche du détail qui donnera du relief à votre prochain roman. Menons l’enquête sur… l’enquête documentaire en littérature !
Enquête documentaire, quête littéraire
L’enquête documentaire, c’est un peu comme une chasse au trésor pour écrivains. On part à l’aventure, armé·e de curiosité et de persévérance, pour dénicher des pépites qui donneront vie à nos histoires.
L’enquête documentaire est une méthode de recherche d’informations qui consiste à collecter, examiner et synthétiser des documents : articles, livres, documents administratifs, photos, rapports, statistiques, etc. Elle peut nourrir des projets littéraires relevant de la biographie, l’autobiographie, le récit familial, le documentaire littéraire. Mais cette étape de recherche peut parfaitement préparer ou alimenter un projet de roman de fiction et… pourquoi pas de la poésie ? Si on songe au poète Francis Ponge, on voit bien qu’il avait une observation méticuleuse et précise des objets le menant à la composition de poèmes.
► Jeu d’écriture : Créez un carnet d’enquête personnalisé pour votre projet d’écriture. Divisez-le en sections thématiques liées à votre histoire (personnages, lieux, événements historiques, etc.). Pour chaque découverte importante lors de vos recherches :
- Notez l’information sur une page de la section appropriée.
- Illustrez cette découverte par un petit dessin, un collage ou une image découpée.
- Écrivez un court paragraphe fictif inspiré directement par cette information, comme si c’était un extrait de votre futur roman.
- Attribuez à chaque découverte un niveau d’importance de 1 à 5 étoiles.
À la fin de votre enquête, relisez votre carnet. Les informations avec le plus d’étoiles et les paragraphes fictifs les plus inspirants deviendront les piliers de votre récit. Ce carnet servira à la fois d’outil de recherche structuré et de terrain de jeu créatif, transformant chaque découverte en potentiel narratif.
► Astuce : Tenez un « journal de bord d’enquêteur ». Notez-y non seulement les informations que vous trouvez, mais aussi vos impressions, les idées qui vous viennent, et même les odeurs et les textures. Ces détails sensoriels pourront enrichir vos descriptions plus tard.
Les outils de l’enquêteur littéraire
L’art de l’entretien : détail révélateur

Imaginez-vous en Sherlock Holmes moderne (armé d’un SmartPhone donc), posant des questions incisives à vos témoins (et les enregistrant par exemple). Ainsi, l’art de l’entretien est une compétence cruciale pour l’écrivain documentaire. L’entretien apparaît comme un laboratoire d’investigation, où chaque mot, chaque hésitation, chaque regard peut devenir la matière de vos écrits.
►Astuce : Conduite d’entretien
- Observation aiguë : Notez non seulement ce qui est dit, mais aussi le langage corporel, les pauses, les changements de ton. Ces détails peuvent être aussi révélateurs que les mots eux-mêmes.
- Écoute active : Concentrez-vous sur les réponses et restez réceptif·ve aux surprises, aux aléas, à l’inattendu.
- Questions de suivi : N’hésitez pas à creuser plus profondément. Une réponse vague mérite souvent un « Pourquoi ? » ou un « Comment exactement ? »
- Gestion du silence : Parfois, le silence peut être votre allié. Un moment de pause peut inciter votre interlocuteur à développer davantage.
Après l’entretien : l’analyse des enregistrements
- Transcription et annotation : Relisez vos notes ou écoutez l’enregistrement dès que possible. Annotez les points-clés et les idées qui émergent.
- Convergence des points : Comme Holmes assemblant les pièces du puzzle, cherchez les liens entre les différentes informations recueillies.
- Vérification des faits : Croisez les informations obtenues avec d’autres sources.
► Astuce : La technique de l’entonnoir
Structurez vos questions comme un entonnoir : commencez large, puis affinez progressivement. Par exemple :
- « Pouvez-vous me parler de votre expérience pendant cette période ? »
- « Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans cet événement spécifique ? »
- « Comment avez-vous réagi précisément quand X s’est produit ? »
L’exploration des archives

Plongez dans les archives comme dans un labyrinthe, sans vous perdre ! Les types d’archives à explorer sont :
- Archives nationales
- Archives départementales
- Bibliothèques spécialisées, BNF
- Fonds privés et collections particulières :
–La Fondation Albert Kahn : Cette fondation privée, située à Boulogne-Billancourt, abrite une collection unique de photographies et de films du début du 20e siècle, rassemblés par le banquier et philanthrope Albert Kahn. Site web :
-Les archives de la Maison de Champagne Veuve Clicquot : Cette collection privée, conservée à Reims, contient des documents historiques sur l’entreprise et l’industrie du champagne depuis le 18e siècle. Bien que principalement utilisée pour la recherche interne, elle peut parfois être accessible sur demande pour des chercheurs.

–La Bibliothèque littéraire Jacques Doucet : Bien qu’elle soit maintenant rattachée à la Chancellerie des Universités de Paris, cette collection a commencé comme une collection privée. Elle contient des manuscrits et documents personnels de nombreux écrivains français des 19e et 20e siècles.
- Archives numériques et bases de données en ligne GALLICA
- Archives audiovisuelles (INA) Institut National de l’Audiovisuel
L’exploration des archives est souvent ponctuée de découvertes fortuites. Restez ouvert à ces « accidents heureux » voire « poétiques » qui peuvent donner une nouvelle direction à votre projet ou enrichir votre récit de détails inattendus.
► Conseil pratique : Le journal de bord d’archiviste
Notez-y :
- Les documents consultés et leur localisation
- Les informations clés découvertes
- Les questions soulevées par vos trouvailles
- Les pistes à explorer ultérieurement
- Vos réflexions et impressions personnelles
Ce journal deviendra un outil précieux pour organiser vos recherches et stimuler votre créativité.
Deux écrivains de l’enquête littéraire
Découvrons comment les grands auteurs français jonglent entre faits et fiction :
Philippe Jaenada et les faits divers

Philippe Jaenada transforme les archives judiciaires en littérature. Sa méthodologie comprend des recherches approfondies dans les archives judiciaires et journalistiques, des entretiens avec des témoins ou des proches des personnes impliquées, et une immersion dans les lieux liés à l’affaire.
Philippe Jaenada rassemble une grande quantité de documents variés sur le sujet qu’il étudie :
- Archives judiciaires (dossiers d’enquête, d’instruction, procès-verbaux)
- Articles de presse de l’époque
- Ouvrages consacrés à l’affaire
Il procède ensuite à une lecture à voix haute de toute sa documentation, qu’il enregistre sur un dictaphone. Cette étape peut représenter plusieurs milliers d’heures d’enregistrement. Après quoi, Philippe Jaenada réécoute l’intégralité de ses enregistrements et les retranscrit mot pour mot dans un document unique. Ce processus, qui lui prend plusieurs mois, lui permet de s’imprégner en profondeur du dossier.
À partir de ce document de travail (qui peut atteindre plus de 1000 pages), l’auteur procède à une analyse détaillée :
- Il confronte les différents témoignages
- Il repère les incohérences et les détails significatifs
- Il accorde une attention particulière aux éléments négligés dans les enquêtes initiales

Ce n’est qu’après cette longue phase préparatoire que Philippe Jaenada commence véritablement la rédaction de son roman, en s’appuyant sur sa connaissance approfondie du dossier. Cette méthodologie lui permet de mener des enquêtes approfondies, parfois sur des affaires vieilles de plusieurs décennies, et de proposer de nouvelles interprétations des faits grâce à son examen minutieux des sources.
Pour son livre La petite femelle, Jaenada a passé des mois à éplucher des milliers de pages d’archives judiciaires. Il a même retrouvé et interviewé des témoins oubliés de l’affaire, cinquante ans après les faits !
Bon, c’est extrême comme technique. Manifestement, cette immersion est un moyen documentaire et physique d’alimenter sa créativité. Il faut un emploi du temps… flexible !
Maylis de Kerangal ou le sens du détail
Maylis de Kerangal utilise plusieurs techniques documentaires dans son processus d’écriture, qui lui permettent d’enrichir ses romans avec des détails précis et authentiques. Elle accorde une grande importance à la précision du langage technique :
- Elle note scrupuleusement les termes spécialisés qu’elle découvre lors de ses recherches, à l’instar de son personnage Paula qui consigne dans un carnet les mots nouveaux de l’atelier.
- Elle privilégie l’utilisation d’hyponymes (termes plus spécifiques) plutôt que d’hyperonymes (termes plus généraux), par exemple « portor » au lieu de « marbre ».
De cette manière, ses recherches, s’incarnent comme des formes poétiques. En effet, Maylis de Kerangal incorpore dans ses récits :
- Des listes détaillées de termes techniques, comme les noms de couleurs, de pinceaux, ou de pierres.
- Des descriptions techniques très documentées, par exemple celle du Cerfontaine dans « Un monde à portée de main ».
Pour nourrir son écriture, Maylis de Kerangal puise dans diverses sources :
- Des ouvrages spécialisés sur les sujets qu’elle aborde.
- Des films, comme Habemus papam de Nanni Moretti, qu’elle a choisi spécifiquement pour correspondre à la réalité du métier de Paula.
- Des expériences personnelles, comme sa visite des studios de cinéma en Italie.

Maylis de Kerangal adopte quand même une approche souple dans ses recherches :
- Elle effectue ses recherches au cours de l’écriture, ce qui lui permet de rester attentive aux découvertes inattendues.
- Elle compare sa méthode à celle des découvreurs de la grotte de Lascaux, laissant place à l’intuition et à la sérendipité dans son processus créatif.
Cette approche documentaire rigoureuse lui permet de créer des univers riches et crédibles, avec un style littéraire qui mêle précision technique et expression poétique.
► Jeu d’écriture : Essayez le « défi d’immersion éclair ». Passez une journée à côtoyer un métier en exercice ou un environnement totalement inconnu. Notez tous les détails surprenants que vous observez. Ces « petites choses » pourraient devenir des éléments clés de votre prochain récit.
L’alliance faits et fiction

L’écriture documentaire rassemble des faits qui permettent d’alimenter l’imaginaire. Il s’agit donc de mélanger habilement des éléments factuels issus de recherches approfondies à des éléments créatifs pour produire un récit captivant. Trop de faits peuvent alourdir le récit, tandis qu’un excès de fiction peut compromettre la crédibilité de l’œuvre.
Les auteurs donnent vie aux informations en les incarnant dans des personnages ou des situations concrètes. Par exemple, un fait historique peut être présenté à travers les yeux d’un témoin fictif, rendant l’événement plus tangible pour le lecteur. Il existe différentes approches :
1. Contextualisation créative
Les faits sont enchâssés dans un contexte narratif soigneusement construit. L’auteur crée une ambiance, des dialogues et des descriptions qui complètent les informations factuelles sans les dénaturer.
2. Extrapolation contrôlée
À partir des faits connus, l’auteur peut extrapoler de manière plausible pour combler les lacunes de l’information. Cette technique permet d’explorer des possibilités tout en restant ancré dans la réalité historique ou factuelle.
3. La combinaison des faits et de la fiction agit comme un catalyseur :
- Les faits apportent de la crédibilité et de la profondeur au récit.
- La fiction rend ces faits plus accessibles et mémorables.
- Cet ensemble plonge le lecteur en immersion, ce qui lui permet d’apprendre et mémoriser davantage.

Cet équilibre implique une responsabilité éthique de l’auteur. Quel est son contrat de lecture avec les lecteurs ? Il est important qu’il :
- Soit transparent sur ce qui relève du fait et de la fiction.
- Respecte l’intégrité des informations factuelles.
- Évite de déformer la réalité historique ou scientifique.
► Jeu d’écriture : Jouez à « Fait ou Fiction ». Écrivez une courte histoire mêlant éléments réels et inventés, et faites deviner à vos amis ce qui est vrai !
► Astuce : Créez un « thermomètre de réalité » pour votre histoire. Sur une échelle de 1 à 10, évaluez chaque scène en fonction de son ancrage dans la réalité. Cela vous aidera à maintenir un équilibre entre authenticité et créativité.
Les pièges à éviter pendant l’enquête documentaire
Le syndrome de l’info-dumping

L’info-dumping se produit lorsqu’un auteur, enthousiaste à l’idée de partager toutes les informations qu’il a recueillies lors de ses recherches, surcharge son texte de détails factuels au détriment de la narration et du rythme de l’histoire. Cela peut se manifester par :
- De longs passages explicatifs qui interrompent le flux de l’histoire
- Des dialogues artificiels où les personnages échangent des informations de manière peu naturelle
- Des descriptions excessivement détaillées qui ralentissent l’action
L’info-dumping peut rapidement lasser le lecteur et nuire à l’immersion dans l’histoire.
Attention à ne pas transformer votre roman en encyclopédie ! Cultivez l’art de distiller l’information, pas de la déverser.

► Astuce : Adoptez la technique du « Goutte à goutte », au lieu de déverser toutes les informations d’un coup. Répartissez les informations petit à petit tout au long de votre récit. Pour chaque fait ou détail que vous souhaitez inclure, posez-vous ces questions :
- Cette information est-elle vraiment nécessaire à ce stade de l’histoire ?
- Puis-je la présenter de manière plus subtile (à travers une action, un dialogue naturel, une observation du personnage) ?
- Puis-je la répartir en plusieurs petits morceaux à travers le récit ?
En appliquant cette technique, vous maintiendrez le rythme de votre histoire tout en enrichissant progressivement votre univers narratif.
La paralysie par analyse

Ne vous perdez pas dans les méandres de la recherche au point d’oublier d’écrire ! La paralysie par analyse se produit lorsqu’un auteur se trouve submergé par la quantité d’informations recueillies, au point de ne plus pouvoir passer à l’acte d’écriture. C’est un piège subtil qui peut sérieusement entraver le processus créatif.
Symptômes de la paralysie par analyse
- Recherche sans fin : Vous continuez à chercher « juste une information de plus » sans jamais vous sentir prêt·e à commencer l’écriture.
- Perfectionnisme excessif : Vous craignez de commettre la moindre erreur factuelle, ce qui vous paralyse.
- Perte de vue de l’objectif initial : Vous vous éloignez de votre projet original en vous perdant dans des détails secondaires.
- Procrastination : Vous repoussez constamment le moment de commencer à écrire, prétextant que vous n’êtes pas encore assez préparé.
Quelles sont les causes de la paralysie par analyse ?
- Peur de l’inexactitude : La crainte de ne pas être suffisamment précis ou authentique dans votre récit.
- Surabondance d’informations : La difficulté à trier et hiérarchiser une masse de données collectées.
- Manque de confiance : L’appréhension de ne pas être à la hauteur du sujet traité.

Voici des stratégies pour surmonter la paralysie par analyse
- Fixez une date limite de recherche : Déterminez à l’avance quand vous passerez de la phase de recherche à la phase d’écriture.
- Adoptez l’approche du « premier jet imparfait » : Acceptez que votre première version ne sera pas parfaite. L’important est de (commencer à) écrire. Cultivons l’art du brouillon et l’écrire MOCHE.
- Utilisez la technique du « juste assez » : Identifiez les informations essentielles dont vous avez besoin pour commencer, et considérez le reste comme optionnel.
- Alternez recherche et écriture : Au lieu de séparer complètement ces deux phases, essayez de les entrelacer. Écrivez un peu, puis revenez à la recherche si nécessaire.
- Créez un plan détaillé : Organisez vos recherches dans un plan structuré. Cela vous donnera un cadre pour commencer à écrire.
Astuce : Fixez-vous une « date limite de recherche ». Après cette date, interdisez-vous de faire plus de recherches et concentrez-vous uniquement sur l’écriture. Vous serez surpris·e de voir comment votre créativité comble les lacunes.
Conclusion : l’enquête comme source d’inspiration
L’enquête documentaire n’est pas qu’une méthode de recherche, c’est une expérience littéraire. Elle nous pousse à explorer, à questionner, et à transformer la réalité en récits. Vous avez besoin d’un petit coup de pouce, un petit coup de main, un cadre, des délais, un groupe, des conseils individualisés ? Rejoignez l’atelier d’écriture en abonnement Ecritures du réel ou l’atelier à la carte Ecritures de soi.
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