Lieux hantés

Lors de l’atelier d’écriture créative, Art du récit, « Lieux hantés », le groupe de participants a investi divers décors pour mettre la description au service de l’atmosphère. On a navigué entre fantastique, fanatasy et horreur. Voici quelques-unes des créations littéraires !

Le sang de Leyla

Lieux hantés - formes

Un poster décollé du mur et quelques gouttes de sang par terre, c’est tout ce qu’il restait de la chambre de Leyla. Seul son manteau préféré était encore intact. La pièce était plongée dans un noir complet et la faible lumière illuminait ses précieuses gouttes de sang.

Une, deux, trois quatre… ou peut-être cinq ? Je ne sais plus. La voix de Leyla me perturbe, mais enfin remplacée par celle d’Harry je me rappelle qu’il y en avait finalement six.

Ou peut-être sept ? Maintenant que Leyla est là, je ne sais plus… Pour l’instant seules ses mains se présentent à moi. Ils sont toujours dotés des dix ongles vernis de rouge que je lui avais tantôt arrachés. Je me rappelle pourtant les avoir tous conservés. Leurs formes m’avaient séduit, et même si leurs pointes mutilent la peau de mon visage, je me contente de cette caresse qui me rappelle l’amour que je lui ai porté.

–– Fatima Fofana


Salle d’audience

La salle d’audience était meublée de chaises inconfortables en bois. Devant se situait l’estrade où siégeaient les magistrats. La pièce était vide et plongée dans la pénombre. Seul l’ordinateur, habituellement utilisé par le greffier, affichait un écran clignotant bleu. Avec seulement deux heures pour nettoyer les salles d’audience du rez-de-chaussée, Sabine perdait toujours un temps fou à trouver les interrupteurs pour allumer la lumière. Laissant son matériel de nettoyage à l’extérieur, elle traverse la salle d’audience, monte sur l’estrade et ouvre une petite porte situait sur le côté souvent utilisée par les magistrats comme porte de service ou pour prendre une décision.

Lieux hantés - formes 2

Malgré la lumière de son téléphone, elle tâtonne plusieurs minutes avant de trouver l’interrupteur. La lumière s’allume enfin. Un fracas se fait entendre. Sabine penche la tête vers la salle d’audience, habituellement silencieuse à cette heure-ci.

Un homme torse-nu, cassa la porte.

– Arrêtez tout ! crie-t-il.

Le cœur de Sabine s’accéléra, son corps se paralysa d’effroi tandis que l’homme s’effondra en convulsant, se tenant la tête entre les mains. 

– Arrêtez tout ! répéta-t-il en hurlant comme s’il s’adressait à lui-même.

Il ne semblait d’ailleurs même pas avoir vu Sabine. Il tomba à genoux, tenta de se relever. Son corps ressemblait à une marionnette cassée qu’on tirait de droite à gauche et de haut en bas.

__ Julie F.


Un paradis infernal

L’heure de fermeture sonna. Les visiteurs encore présents prirent machinalement la sortie, abrutis par la chaleur et l’humidité ambiante. Le soir prenait tout juste le relais sur la journée, quand les portes d’accès aux serres furent verrouillées. À l’intérieur, les plantes dominaient impitoyablement l’espace, autorisant à peine quiconque à circuler entre elles, le long des allées que les frondaisons luxuriantes enténébraient et les racines grignotaient. On pouvait presque les entendre s’étirer, dans cette gigantesque étuve de verre :

c’étaient des rosette de feuilles dentelées, que le déploiement autour de tiges blanchâtres, privées de lumière, faisait grincer ; de sombres floraisons, pendantes, qui déroulaient leurs corolles veloutées ; ou encore des grappes de baies ingrates qui mûrissaient, suintant d’humidité, sinon de sucs.

Bien vite, des senteurs douceâtres se joignirent au spectacle, si bien que les insectes qui s’activaient encore succombèrent au trépas, si subtilement offert par ce paradis infernal. Pourtant, un bruit de fond subsistait, comme un susurrement indistinct, dérangeant, malicieux, assurément perfide et pernicieux. Alors, de lourds bruits de pas se firent entendre, puis les gonds rouillés d’une porte métallique qu’on ouvre ; les chuchotements de la serres se turent au moment où leurs portes furent déverrouillées, laissant apparaitre un jardinier, un masque respiratoire placé sur le visage. L’agent d’entretien se saisit, d’une main, d’une lampe portative et, de son autre main, d’un seau

contenant ses outils, dans la vieille armoire en tôle qui se trouvait à gauche devant l’entrée des serres. Il marqua le pas sur leur seuil, comme quelqu’un qui ne pense pas être le bienvenu à une soirée et malgré tout contraint d’y aller, après quoi il commença le travail.

Dans les allées sinueuses du jardin tropical, l’homme progressait péniblement : la lumière crue délivrée par sa lampe n’éclairait pas plus de cinq pas autour de lui, complètement absorbée par l’obscurité qu’entretenaient le couvert végétal. L’atmosphère étouffante le faisait suer à chaque

effort, efforts qui lui paraissaient vains. Son sentiment d’impotence se confirma lorsqu’il décida d’arroser certaines parcelles, dont la terre

lui paraissait trop sèche malgré l’humidité : les litres d’eau déversés en continu ne suffirent jamais à le satisfaire. Aussi, se référa-t-il aux quantités d’eau déjà sorties du tuyau d’arrosage et à sa connaissance du métier pour se raisonner et fermer le robinet.

Lieux hantés - formes 3

Estimant qu’il avait fait pour le mieux, le jardinier, son matériel en main, prit la direction de la sortie. Mais le malheureux trébucha sur une racine, qu’il aurait juré ne pas avoir vu en empruntant la même allée quelques minutes plus tôt, et s’étala par terre, à plat ventre. Épuisé, mais résigné, il se retourna sur l’impudente armé d’un sécateur : coriace, la racine céda sous le tranchant de l’outil et l’acharnement de son utilisateur qui dut l’employer à la force de ses deux mains. Désormais assuré que personne d’autre ne tomberait en suivant l’allée, le jardinier se saisit du morceau qu’il venait de couper et ne put retenir une exclamation de douleur : il s’aperçut qu’une épine, visiblement présente sur la racine, avait traversé l’épaisseur de son gant jusque dans la chair de

sa paume de main. Il la retira et alla rassembler les outils qu’il avait renversés dans sa chute dans son seau, où il jeta la racine en dernier. Sa blessure commençait à chauffer et pulser, mais il pouvait la supporter. Il décida de se relever pour rejoindre la sortie et, ce faisant, percuta une branche qui envoya voler son masque respiratoire au sol. 

Aussitôt, le pauvre homme se jeta sur l’objet pour le replacer au visage, non

sans lâcher une nouvelle fois tout son matériel de jardinage, et se ravisa presque aussi vite à la vue d’un fruit qui lui faisait face, là, sur un arbuste à quelques pas de lui. Se rendant compte qu’il parvenait à respirer dans les conditions tropicales de la serre, il s’approcha tranquillement du fruit. Celui-ci, oblong et orangé, semblait être celui d’un tamarillo (également appelé tomate arbuste), ce que vérifia le jardinier sur l’étiquette trouva attribuée à l’arbre, qu’il avait d’abord devinée floue enarrière du fruit. Rassuré sur son caractère comestible, il détacha le fruit porté en solitaire, comme sur cette main de branches tendue, et décida qu’il en ferait son en-cas après avoir rangé ses

outils.

Le travailleur put sortir de la serre, beaucoup plus serein qu’il n’y était entré, sous les ombres dansantes projetées par les feuillages épais, ranger ses affaires dans la vieille armoire rouillée près de l’entrée, en veillant à jeter le morceau de racine qui l’avait blessé à la poubelle, et il referma à clef les portes de l’enfer. À l’intérieur, un silence attentif venait de tomber. Les pas du jardinier s’éloignèrent. La serre était plongée dans le noir. Un choc sourd parvint finalement : des sifflements glaçants retentirent en réponse.

–– Thomas Techer


A vendre

Il n’est pas étonnant que cette maison ait attiré son attention. Ancienne abbaye du 15e siècle reconstruite en manoir de style victorien. Très élégante, malgré l’usure du temps visible sur la façade : des fissures s’étalant tandis que des lierres grimpaient le long des murs. Seuls les vitraux religieux colorés de vert de bleu et de rouge avaient survécu aux divers changements architecturaux.

A l’intérieur, l’agent immobilier traversa la première chambre, très poussiéreuse.  Sans aucun meuble, et semblable à un cagibi, elle n’avait rien de particulier si ce n’est qu’elle menait à une deuxième chambre plus grande. Les yeux rouges, la gorge piquante et après avoir éternué une ou deux fois, l’agent tenta d’entrer dans la pièce suivante. D’une main, il tourna la poignée de la porte.

Celle-ci était bloquée.

Il insista mais impossible de l’ouvrir. Sa main agrippa la poignée, moite et tremblante. Ce n’était pas le moment de rester coincé.

– Tu peux toujours faire demi-tour, lui soufflai-je moqueur.

Il ne réagit pas, s’énervant sur la poignée, la main tellement crispée que ses ongles s’enfoncèrent dans la chair de sa paume.

Un petit peu plus et peut-être du sang en coulerait-il ?

Au-dessus de lui, à travers les vitraux, un ange au sourire aussi mystérieux que la Joconde semblait observer ce pauvre homme se démenant comme un démon contre une simple porte en bois.

–– Julie F.


Noël à la piscine municipale

Il y a deux bassins : l’un, petit, est destiné aux très jeunes enfants et situé directement dans le coin à gauche, au sortir des douches ; l’autre, long et profond, borde tout le mur à droite. Une allée de mosaïques blanc cassé sépare les deux bassins et se prolonge en un carré de surveillance sur la

gauche, dans le coin faisant face aux douches.

Au milieu du grand bassin, des clapotis et des éclaboussures tranchent sur le silence latent : là, seul, se débat un père Noël, dans un gargouillis sanglant que recrache sa bouche quand il parvient à sortir la tête de l’eau, la barbe toute rougie. Les néons du plafond veillent, tels d’insensibles témoins.

–– Thomas Techer


▶ Thomas participant aux ateliers d’écriture que nous proposons.
▶ Retrouvez d’autres créations de participants de Rémanence des mots : ici


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