Carver & Cheever : FICTION

Carole Aubert a participé à l’atelier d’écriture à distance « Atelier d’écriture pas à pas : Ecritures de soi (1) ». A cette occasion, elle a exploré les bio fiction (créer de la fiction à partir d’éléments du réel : biographie de personnages célèbres). Elle est donc partie de la relation entre les écrivains américains John Cheever et Raymond Carver réunis autour de la littérature et l’alcool et fait appel à son imagination pour créer des scènes totalement fictionnelles et savoureuses. Du réel, à la fiction, il n’y a que quelques lettres, avec beaucoup d’imagination !

Carver & Cheever de Carole Aubert

Carver et Cheever travaillent ensemble. Enfin, il se trouve plutôt qu’ils essayent tous deux d’écrire des nouvelles et se croisent souvent à la bibliothèque aux temps libres de la journée et les soirs jusque si tard, qu’on se demande s’ils ont femmes ou enfants quelque part et rentrent chez eux parfois.

Au début, leurs rencontres au détour des grandes tables vernies étaient juste source d’émulation si ce n’est de réussite. Un regard de l’un dans le vague et l’autre se jetait sur son stylo sans relever le nez du papier pendant les vingt minutes suivantes. Quand le premier se sentait à la traîne et butinait avidement les rayons de livres à la recherche de la suite de mots inspiratrice, le second feuilletait à toute allure son carnet d’observation pour retrouver la note qui déclencherait le processus. Au bout de la nuit, l’auto- satisfaction se comptait à l’épaisseur de la pile de feuillets acceptables au regard du niveau de remplissage de la corbeille à papier. Mais le jour, la porte des éditeurs, elle, restait souvent fermée. Les familles ne se nourrissent hélas pas de rêves vains et les petits boulots d’à côté, peu palpitants, sont à peine assez alimentaires : il faudrait à ces garçons un saut de géant et exceller dans leur art pour faire bouillir les marmites de leur passion sans béquilles. Et la compétition de haut vol de démarrer : à qui publiera le plus de nouvelles dans Esquire, le magazine en vogue édité par Lish, leur vieux pote de la fac de lettres.

Carver & Cheever  - blog image

Un soir, Carver est le premier à ramener une bouteille de Whisky sur sa table en ricanant : « Tu m’inspires mon gars, de Cheever à Chivas, il n’y a qu’un doigt ». Cheever, à l’arrêt dans son coin, observe la liqueur blonde disparaître en quelques heures dans le gosier de Carver tandis que son tas de feuillets noircis augmente à vue d’œil devant une corbeille quasiment vide. Le lendemain midi, c’est un Carver exalté qui pousse la porte battante de la bibliothèque d’un coup de pied : « Je publie ce mois-ci, Cheever, je publie ! Et Lish sortira tous mes papelards à venir ! s’exclame-t-il en brandissant son manuscrit sous le nez de Cheever avant de repartir en sifflotant ». Cheever riposte dès le soir suivant en tapant un grand flasque si fort sur sa table que l’enduit du plateau craquèle : « De Carver à Walker ! ». Et de revenir en début d’après-midi le lendemain : « Je publie aussi, Carver ! ».

« Tu m’inspires mon gars, de Cheever à Chivas, il n’y a qu’un doigt » – Carole Aubert

C’est le gérant de la boutique d’alcool un peu plus bas sur le trottoir de la bibliothèque qui se frotte les mains : Pas un soir sans que l’un ou même les deux, séparément ou bien ensemble, ne passent pour une bouteille, qu’ils partageront ou non. Le goulot stimule leur âme brillamment et chaque mois qu’Esquire paraît, on y retrouve une nouvelle exquise de l’un ou de l’autre, si ce n’est des deux. Le pognon commence à rentrer et Lish a le sourire en tranche quand ses lecteurs s’arrachent les nouveaux numéros le jour de leur sortie.

Un matin, Cheever est le premier à ramener une bouteille en explosant : « Page blanche, Carver, page blanche, aussi blanche que ce qu’il y a là-dedans ; tu sais pas ce que c’est toi ! ». Carver se moque avec retenue : « Peut-être bien que non », puis tourne mécaniquement les talons. C’est d’abord les yeux plissés et inquiets mais bien vite tout ronds et contents que le gérant de la boutique d’alcool l’accueille pour sa toute première – mais pas dernière – bouteille du matin.

Carver et Cheever connaissent bien les critères de publication de Lish, et s’ils maintiennent encore à peu près le rythme, le fonctionnement de leur cerveau qui réclame de plus en plus de carburant – saloperie pure et de mauvaise qualité maintenant – engloutit tout leur fric. Et les poules avec leurs marmots de passer au second plan dans cette euphorie sans limite. Jusqu’au midi où Carver enfonce la porte battante de la bibliothèque de son corps dépité titubant et hurle de rage en frappant la table écaillée de Cheever qui se casse en deux : « Ça ne marche plus Cheever, Lish me dit qu’on ne fait que de la merde ». Pour toute réponse, Cheever se renverse sur sa chaise et ingurgite d’un trait le contenu de son flasque. « Tu m’entends, tu m’entends, Cheever ?, crie Carver en le soulevant par le col, Lish, ce connard, ferme les robinets, je te dis ! ». Cheever s’effondre à terre, les yeux révulsés, en proie à des hallucinations : Lish déchiquette les feuilles de son bloc-notes en mille morceaux puis les rejette vers lui avec dégoût, ils retombent en neige glacée et le recouvrent comme un linceul. « Nom de Dieu, Cheever, qu’est-ce qui arrive, où est passé notre talent ?, sanglote Carver, agenouillé la tête dans ses mains devant son compagnon d’infortune inanimé ».

Carver & Cheever - motards

C’est à cette époque-là que Carver et Cheever fuient ensemble de la bibliothèque pour élire domicile définitif en enfer. Finis les duels passionnés de stylos au coin des grandes tables vernies, ils refont ce qu’il reste de leur monde sur le banc du jardin public. Plus de corbeilles à papiers même à moitié pleines, mais des bouteilles toujours à moitié vides. Plus de moitiés tout court. Plus de boulots non plus, même des petits pas palpitants. Juste un peu de droits d’auteurs que Lish leur reverse quand il ressort l’une de leurs vieilles nouvelles à succès. Le gérant de la boutique d’alcool, lui, ne perd pas le nord et s’assure de leur fidélité en leur en offrant une petite de temps en temps. Ivres le matin et morts le soir, on ne les croise plus jamais avec leur carnet de rêves à la main.

–– Un texte écrit par Carole Aubert


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